lundi, septembre 10, 2007
Sur les traces de l'anarchisme au Québec - 4. Les années '20 et '30
Dans l’un de ses livres sur l’histoire du mouvement socialiste au Québec, le dissident communiste Henri Gagnon décrit en ces termes le paysage politique des années ’20 et ’30 : «Au cours de cette période, il existait à Montréal plusieurs groupes, appartenant à différentes écoles de pensée socialistes. Il y avait des anarchistes, des libres penseurs et des anticléricaux, mais aucun de ces groupements n’avaient de structure, qui leur aurait permis de conduire un combat quelconque. Leurs activités se résumeront en des palabres au restaurant North Eastern, au Carré Viger, au Parc Lafontaine et d’autres endroits publics. L’Histoire nous a laissé peu de ces groupes, qui s’efforçaient de transformer le monde par la parole et l’éducation, ce qu’ils croyaient être la clef du progrès » (1).
Malgré leur petit nombre, les libertaires consacrent effectivement beaucoup d’énergie à la propagande et à l’éducation populaire. Toutefois, leur implication sociale dépasse largement le seul champ des idées. En fait, les libertaires furent partie prenante des principaux combats qui agitèrent la société québécoise dans l’entre-deux guerre, à commencer par la lutte des sans-emplois au cours de la grande crise économique des années ’30.
Un contexte difficile
L’échec relatif de la grève générale de Winnipeg et le triomphe de la révolution d’octobre en Russie draine de nombreux-euses militantEs révolutionnaires vers le Worker’s Party, l’ancêtre du Parti Communiste. Créé en 1922, le Worker’s Party cherche à marginaliser par tous les moyens le courant syndicaliste révolutionnaire incarné par la One Big Union (OBU). Après avoir compté plus de 50 000 membres au début des années ’20, ce syndicat pan-canadien ne cesse de perdre des plumes. Au Québec, l’Union industrielle des campeurs et producteurs de bois quitte la One Big Union. Certains persistent tout de même sur la voie du syndicalisme révolutionnaire et de l’autonomie ouvrière. En 1925 et 1926, deux unités de l’OBU sont en activité à Montréal. L’une regroupe des travailleurs francophones de différentes professions. L’autre est formée de métallurgistes des ateliers Angus, situés dans l’est de Montréal. Les « shops » Angus sont depuis le début du siècle l’un des principaux bastions du syndicalisme révolutionnaire à Montréal. En 1927, la One Big Union fait quelques gains, notamment auprès des travailleurs de la Montreal Heat and Light Company qui changent leur affiliation syndicale en passant de l’AFL (American Federation of Labor) à l’OBU. Des ouvriers des chemins de fer du Canadien National, des emballeurs montréalais et des mineurs de Rouyn se joignent également à la One Big Union, ce qui porte à quatre le nombre d’unités actives au Québec. Ce sont les derniers soubresauts de ce syndicat dans la province. Après cette date, on perd la trace de l’OBU à Montréal comme à Rouyn. Tout porte à croire que la One Big Union au Québec n’a pas survécu à la crise économique des années ’30, ni aux attaques répétées de la police et des léninistes contre ses activités.
Un vent de dissidence
Si le Worker’s Party s’implante au Québec dès 1922, cette formation politique connaît rapidement des défections. C’est le cas d’Albert Saint-Martin (1865-1947), l’une des figures de proue du mouvement socialiste au Québec. En 1923, St-Martin tente sans succès de faire reconnaître par l’Internationale Communiste un Parti communiste autonome au Canada-français. Devant l’échec de sa démarche (Moscou ne reconnaissant pas aux francophones le droit d’association à l’extérieur du PC canadien), il rompt avec la majorité bolchévique du Worker’s Party et fonde en 1925 l’Université ouvrière. Pendant plus de dix ans, l’Université ouvrière servira de base de repli pour les anarchistes et les révolutionnaires non-inféodés au Parti Communiste. Elle fonctionne comme un forum public hebdomadaire où chacunE peut prononcer une conférence ou intervenir dans le débat qui suit. L’Université ouvrière compte également une bibliothèque ouverte aux membres, moyennant une contribution (à vie) de 1$. Le syndicaliste montréalais Kent Rowley garde ce souvenir: « des centaines de travailleurs venaient écouter des dénonciations les plus virulentes de l’Église et de la classe capitaliste en fumant leur pipe. En montant l’escalier qui menait à la salle, on passait sous un grand tableau représentant Jesus-Christ avec un couteau dégouliant de sang d’un travailleur qu’il venait de poignarder. Et les milliers de travailleurs canadiens-français saluaient cette image en passant » (2).
Saint-Martin n’est pas seul dans cette aventure. On retrouve à ses côtés Gaston Pilon, un libre-penseur anticlérical prônant l’amour libre, mais aussi Paul Faure, un militant anarchiste arrivé de France quelques années auparavant. La correspondance de Faure avec l’anarchiste individualiste Émile Armand nous fournit quelques indications sur l’état d’esprit qui règne à l’Université ouvrière. « [c était] un groupement où socialistes, libres-penseurs, communistes, anarchistes se retrouvaient et souvent s’enguirlandaient ». Paul Faure est un personnage-clé dans l’histoire des idées anarchistes au Québec. Pendant plus de 30 ans, il distribue de la littérature libertaire qu’il importe directement de France. Qu’il s’agisse des oeuvres d’auteurs « classiques » comme Proudhon, Tolstoi ou Reclus, de brochures sur la question de l’amour libre et de l’anti-cléricalisme, Faure se dépense sans compter pour faire connaître aux francophones les idées libertaires. Le « best-seller » anarchiste à Montréal dans les années ’20 est sans doute Les 12 preuves de l’inexistence de Dieu écrit par Sébastien Faure. Albert Saint-Martin adapte le contenu de cette brochure pour en faire une conférence qui marquera bien des esprits... y compris celui du clergé, qui voit d’un oeil de plus en plus méfiant les activités de l’Université ouvrière.
La relative bonne entente entre anarchistes et communistes ne durera pas longtemps. Deux ans après sa fondation, un groupe de jeunes communistes tente de liquider l’Université ouvrière. On lui reproche son indépendance vis-à-vis la ligne défendue par le Parti Communiste. Saint-Martin s’oppose vigoureusement à cette démarche, lui qui a développé au fil du temps des positions anti-bolchéviques. Aux yeux de Tim Buck, leader du Parti Communiste, Saint-Martin est un « nationaliste », un « anarcho-communiste ». On finit par trancher la poire en deux : les communistes membres de l’Université ouvrière fonderont une cellule bien à eux, laissant la voie libre aux efforts de Saint-Martin, de Pilon et des anarchistes.
Emma Goldman à Montréal
Pendant que les libertaires francophones s’activent autour de l’Université ouvrière, une militante anarchiste bien connue revient au Québec après plus de quinze ans d’absence. Il s’agit évidemment d’Emma Goldman (1869-1939). Arrivée au port de Québec le 15 octobre 1926, elle se dirige rapidement vers Montréal. À la fin du mois, Goldman commence une série de conférences publiques. Elle fait une présentation en anglais devant un auditoire de 700 personnes réunies au His Majesty’s Theatre sur la crise politique en Russie. Au cours de cette conférence, elle pourfend l’autoritarisme des bolcheviks et le conservatisme prévalant dans les pays capitalistes, tout en présentant l’anarchisme comme une alternative politique à ces deux systèmes liberticides. Goldman poursuit ce travail tout au long du mois de novembre. Elle s’adresse la plupart du temps en yiddish à ses auditoires, qu’elle juge trop petits. En fait, Goldman est déçue par l’état de désorganisation qui règne dans le milieu anarchiste montréalais. Elle ne parvient pas à créer de véritables contacts avec des anglophones. Quand aux francophones, ils semblent vivre sur une autre planète. Tout au long de son séjour, Goldman essuie les critiques du Parti Communiste qui n’hésite pas à la dénoncer publiquement ou à organiser des événements pour lui nuire. Il est vrai que l’objectif de Goldman est de lever des fonds pour soutenir les prisonniers politiques en Russie! Elle parvient d’ailleurs à ramasser plusieurs centaines de dollars en six semaines, plus que pendant deux ans à Londres. Mais à ses yeux, le résultat le plus encourageant de ce séjour à Montréal demeure la création d’un comité de lutte pour les prisonniers politiques, la Women’s Relief Society for the Political Prisoners in Russia, formé de militantes d’origine juive. Arrêtons-nous quelques instants sur l’une d’entre elles, Lena Slakman.
Lena Slakman (née Lena Hendler) est née à Vilna (Lithuanie) en décembre 1872. Après avoir immigré à New-York en 1897, elle s’établit à Montréal en 1901 avec son mari, Louis Slakman, qui travaille dans une manufacture de vêtement pour dame. Elle s’implique rapidement dans le mouvement anarchiste juif montréalais. Jusqu’en 1937, l’appartement des Slakman, situé au 150 ave. Prudhomme, héberge les anarchistes de passage en ville, comme Rudolf Rocker, Alexander Berkman ou Emma Goldman. Lena Slakman retourne vivre à New-York en 1938. Elle demeurera une anarchiste et une socialiste jusqu’à sa mort en 1975, à l’âge de 102 ans (3).
En 1928, la Women’s Relief Society invite de nouveau Emma Goldman pour une autre série de conférences. Elle prononce trois allocutions, dont l’une sur le contrôle des naissances. Grâce à ces présentations et aux autres activités organisées par le comité tout au long de l’année, la Women’s Relief Society recueillera plus de 500$ pour venir en aide aux prisonniers politiques anarchistes de Russie.
Mais il n’y a pas qu’en Russie qu’on emprisonne et qu’on tue des anarchistes. C’est aussi le cas aux États-Unis, où l’on vient d’exécuter Nicolas Sacco et Bartolomeo Vanzetti. Ces deux anarchistes d’origine italienne sont condamnés à mort suite à l’assassinat de deux convoyeurs de fonds, crime qu’ils n’ont pas commis. Lors de la fête internationale des travailleurs-euses le 1er mai 1928, Saint-Martin prend la parole au nom d’un nouveau groupe qui fera bientôt parler de lui, le mouvement Spartakus. Il rappelle à la foule la mémoire de ces martyrs de la cause prolétarienne, qui ont cru jusqu’à la fin en leur idéal de liberté.
Les libertaires face à la crise
Après avoir publié en 1913 une brochure anti-militariste aux forts accents libertaires, Jean Valjean persiste et signe. Il sort en 1922 un deuxième pamphlet (La crise) s’adressant aux chômeurs. Il s’agit de la transcription d’une conférence prononcée devant les membres de la « Ligue » des Sans-Travail. Cette brochure de 32 pages est tirée à plus de 4000 copies. D’entrée de jeu, Valjean précise sa perspective politique : « mes idées ne sont pas celles de tout le monde, quelques-uns en seront peut-être scandalisés, mais j’estime que toute opinion de bonne foi a le droit de s’exprimer. Les opinions libres sont rares, je puis vous assurer que les miennes possèdent au moins cette qualité. Je ne suis inféodé à aucun parti, je ne suis dominé par aucun intérêt et je plaide une cause pour laquelle personne ne paie ». Son plaidoyer aux chômeurs commence par une dénonciation en règle du système capitaliste: « La seule harmonie entre le capital et le travail est celle qui existe entre le loup et l’agneau, entre la poule et le renard. Le capital est un animal féroce, sans coeur ni âme, qui n’est ni carnivore ni herbivore, mais « travaillivore »; il ne connaît rien d’autre que son appétit vorace ». L’analyse de Valjean n’est pas différente de celle des anarchistes aujourd’hui: « le capitalisme est une agglomération d’exploitations qui s’enchaînent et se tiennent. (...) L’harmonie entre le Capital et le travail est une utopie, un non sens, et ceux qui la prêchent sont ou des niais ou des fourbes ».
Il poursuit sa charge en dénonçant la mascarade idéologique de la société marchande : « toutes les façades, tous les mottos, toutes les déclarations de principes ne sont-ils pas des masques et des hypocrisies? Souveraineté du peuple – Égalité devant la loi – Dévouement aux intérêts publics – Les intelligents électeurs – Les biens aimés soldats – La reconnaissance de la patrie – Nos chers lecteurs – Nos bons clients – Notre unique souci de servir le public, de plaire à notre clientèle – Le prospectus du financier, l’éloquence de l’avocat, le sourire du commis, la poignée de main du marchand, le clin-d’oeil de la cocotte, et toutes les protestations, les courbettes et les grimaces dont s’agrémente la transaction des affaires publiques ou privées ne sont que des blagues conventionnelles qui ne trompent plus que les badauds; sous ce vernis, usé et sali, pas loin de la surface, on trouve partout la même réalité : le désir et la volonté d’exploiter les autres ». Valjean pourfend ensuite les chefs de toutes sortes (leaders unionistes, politiciens et curés) qui proposent de fausses solutions aux maux qui affligent les sans-emplois : « ceux qui promettent aux travailleurs la meilleure part dans l’autre monde sont ceux-là même qui la prennent ici en toute occasion. Ils n’ont jamais fait un mauvais marché avec les travailleurs, c’est même pour cela qu’ils sont riches et que vous êtes pauvres. (...) Si ce ne sont pas les maîtres eux-mêmes, ce sont leurs porte-paroles, les plus ardents défenseurs du statu-quo, de la propriété capitaliste et du salariat, de la richesse et de la pauvreté ».
Après avoir insisté sur les rouages du système actuel (« Il n’est pas défendu de voler, il est défendu de voler contrairement aux règles ») et dénoncé la supposée liberté garantie à tous (« Notre liberté est un mythe, nos désirs sont des rêves »), Valjean termine sa présentation sur une note combative, qui annonce le changement à venir : « Je conclus en disant que l’état de marasme, de dépression et de paralysie où nous sommes, qui n’est pas une crise passagère, mais un état permanent, ne pourra être changé qu’en sortant des voies qui nous y ont conduits. Il faut briser les cadres qui se sont constitués, qui maintiennent une moitié de l’humanité perpétuellement enfermée dans les cités comme des troupeaux dans des bergeries trop étroites, et l’autre moitié éparpillés dans des espaces immenses, sur des territoire à peine cultivés. (...) Pour cela, il faut décentraliser et réorganiser la vie économique et sociale. Il faut créer des établissements mixtes, à la fois industriels et agricoles, pouvant vivre de leurs propres ressources, ou presque (...). Et pour cela, il faut abolir le profit, qui prend tous nos soins, afin de pouvoir travailler pour nous-mêmes. (...) Le profit est l’ennemi du genre humain, et comme la source du profit est la propriété privée des choses nécessaires à la vie commune, il faut plonger le scalpel au plus profond des entrailles de la société pour aller en couper les racines. Cette opération fera couler beaucoup de sang, mais la vie de la malade en dépend, le salut du monde est là. Il n’y a pas d’autres moyens de mettre fin à la crise » (4).
Le pire de la crise dont parle Valjean reste pourtant à venir. Elle se déchaîne en 1929, suite au krach de la bourse de New-York. L’onde de choc touche rapidement Montréal et fait des milliers de victimes. Le taux de chômage explose, la pauvreté et la faim deviennent le lot de la majorité. Les anarchistes n’y échappent pas. Paul Faure en témoigne dans une lettre à Émile Armand, datée du 21 octobre 1931. Il n’a plus d’argent pour faire venir des livres de France: « Très en retard pour payer mes dettes. Disons que les affaires péréclitent. Je dirais même que la situation devient catastrophique. Quand à l’issue, je ne vois que misère grandissante et la mort par inanition, devant une montagne de bonnes choses. Bref, c’est le chaos économique et moral ». Malgré les difficultés, les libertaires ne restent pas les bras croisés. En 1930, deux militants anticléricaux proches de l’Université ouvrière, les frères Abel et Émile Godin, fondent l’Association humanitaire. Le groupe pratique l’action directe pour régler les cas d’évictions qui ne cessent de se multiplier. L’Association recommande aux locataires expulséEs d’occuper les édifices publics jusqu’à l’obtention d’un nouveau logement. Selon l’écrivaine communiste Dorothy Livesay, l’Association humanitaire, qui regroupe jusqu’à 6000 chômeurs au plus fort de la crise économique, est contrôlée « par un groupe anarchiste dirigé par St-Martin » (5). Il est vrai que ce dernier ne reste pas inactif malgré ses 64 ans. Saint-Martin participe notamment à la création de deux coopératives d’alimentation au centre-ville de Montréal. À l’automne 1932, le mouvement Spartakus se dote d’un journal bi-hebdomadaire et d’une coopérative d’imprimerie. Saint-Martin publie en décembre 1932 une brochure de 24 pages très controversée : Sandwiches à la shouashe. Diffusé à 19 000 exemplaires (11 000 en français et 8 000 en anglais), ce texte est un véritable réquisitoire contre la supposée « charité » des institutions religieuses. Sur un ton sarcastique, Saint-Martin fait le procès de l’église, piquant au passage les bourgeois et le Parti Communiste, à travers des dialogues imaginaires entre Spartakus et un chômeur. En voici un extrait :
« Spartakus : Comment vous nourrissez-vous?Chômeur : Aux sandwiches, mais je me démène et j’ai des petits trucs que vous n’avez pas besoin de savoir, pour attraper un peu plus de manger, mais là je commence à être au bout de ma corde et j’ai bien hâte...S : De quoi?C : Qu’ils déclarent la guerre!S : Tiens et pourquoi?C : Pour qu’ils me mettent une carabine entre les mains... Je saurai m’en servir...S : Comment ?C : Si je le dis, vous allez m’arrêter tout de suite...La Cour : je vous garantis que non.C : Je vous fusillerais, vous et tous les juges; vous n’êtes que des hypocrites, votre justice n’est qu’un simulacre, vous avez deux justices : une pour les riches, clémente et dorée, l’autre pour les pauvres, arrogante et cruelle; je fusillerais tous ces députés et échevins, qui vous bourrent de promesses que les affaires vont bien aller, et qui pendant ce temps, volent les millions du trésor public pour les donner à ces sépulcres blanchis, ces êtres immondes à face humaine qui s’enrichissent de la différence entre les sommes énormes qu’ils reçoivent de la main droite, sous le prétexte de faire la charité, et la pitance qu’ils donnent de la main gauche; et, avec cette différence, ils se font vivre , se construisent les immenses constructions que l’on voit partout : ces remplis de pourriture, je ne les fusillerais pas, je les pendrais! (...)S : Écoutes, quand même tu tuerais tous ces braves gens, car chacun d’eux, personnellement, est un brave homme, cela ne t’avancerait pas plus. C’est le système économique qui est vicieux et qui les rend inconsciemment si méchants. Tant que le principe de la propriété et le numéraire qui sert à la transmission ne seront pas abolis, il n’y aura rien de fait : d’autres du même acabit surgiront, avec les mêmes conséquences...C : Comme les bolchéviks alors.S : Parfaitement... Tu n’as pas l’air à les chérir!C : Ils sont pires que tous ceux-là : ils ont des prêtres qu’ils nomment « paid-organizers », et comme les prêtres; ils ont une échelle de degrés, à mesure que ces « paid-organizers » montent en grade, ils sont payés plus cher, pareil comme pour les évêques, les archevêques, (...) Et puis ils tiennent à nous conduire, tout comme les prêtres, ils disent que nous sommes trop bêtes pour penser par nous-mêmes et nous conduire, qu’il faut qu’ils pensent pour nous et qu’il faut nous laisser conduire par eux.S : Tu vois bien, c’est qu’en effet, où ils dominent, ils n’ont pas aboli, ni le principe de la propriété, ni le numéraire; alors, ils sont, fatalement, aussi vicieux que les autres.C : Plus, parce qu’ils se prétendent nos amis » (6)
Le mouvement ouvrier juif n’est pas en reste. En 1933, sur la rue Rachel, l’anarchiste Hersh Hershman coordonne le travail de la «Jewish People’s Kitchen» qui accueille celles et ceux que la crise a jeté à la rue. Cette soupe populaire est mise en branle grâce aux efforts concertés de plusieurs groupes socialistes (le Poale Zion, le journal Farband et l’Arbeiter Ring). D’après l’historien Israel Medresh, « Hershman fut le principal responsable de cette initiative qui s’étendit sur environ deux ans, soit jusqu’à ce que la situation économique se rétablisse » (7).
Si les effets de la crise se font sentir jusqu’en 1937, le mouvement ouvrier prend peu à peu de la vigueur à partir de 1934. Par le fait même, l’État durcit la répression contre les « communistes », c’est-à-dire contre tous les partisans du changement social, peu importe leur allégeance politique. L’Université ouvrière est évidemment dans sa mire. Le clergé se met également de la partie. À travers sa presse, l’église catholique dénonce régulièrement ses activités. Les troupes de choc du clergé, de jeunes fascistes fanatisés par les curés, attaquent régulièrement les locaux et les membres de l’Université ouvrière, brûlent les livres de sa bibliothèque sur la place publique avec la complicité de la police. En 1933, l’Assemblée nationale adopte une loi qui restreint les activités de l’Université ouvrière. Trois ans plus tard, le gouvernement de Maurice Duplessis instaure la fameuse Loi du Cadenas, qui permet à la police de perquisitionner les locaux des « communistes », de saisir leur littérature, de fermer leurs lieux de réunion. Cette vague répressive finit par avoir le dessus sur la plupart des initiatives libertaires. Saint-Martin lui-même, victime des attaques fascistes, décide de se retirer. Paul Faure, amer, résume en ces termes l’esprit qui prévaut alors : « Il a suffit d’une loi dite du cadenas, loi d’exception par excellence visant les communistes mais appliquée à tous les éléments considérés comme non-conformistes, pour que les camarades rentrent sous la tente, leur chef en tête, l’âme dirigeante qui je dois l’admettre était la seule valeur de la bande. Il était âgé et sans doute voyant qu’il ne pouvait compter même sur ses rares lieutenants, il cessa toute activité. Ce fut la fin, ceci se passa vers 1937. À maintes reprises, j’ai tenté de pousser à l’action les quelques rares canadiens qui avaient été le plus en vue dans le mouvement. Mais hélas! aucun n’a voulu reprendre la lutte. Apparamment, chacun songeait à sa situation économique et reprenait sa course aux dollars. La propagande, cela ne paie pas. D’ailleurs, j’en sais quelque chose ».
«French-Canadian Girls Get Tough»
Alors que se meurt l’Université ouvrière et l’Association humanitaire, Rose Pesotta arrive à Montréal en 1937 en tant qu’organisatrice de l’Union internationale des ouvriers du vêtement pour dames (UIOVD), dont elle assume la vice-présidence jusqu’en 1942. Née en Ukraine en 1896, elle part aux États-Unis en 1913 où elle travaille dans l’industrie du vêtement comme des milliers d’autres immigrantes juives. Anarchiste depuis sa prime jeunesse, elle trouve à New-York un milieu propice à ses idées. C’est là qu’elle rencontre Emma Goldman, qui deviendra une amie et une source d’inspiration pour Pesotta.
Rose Pesotta commence à s’impliquer dans le mouvement ouvrier au début des années ’20 : « she felt that since anarchist believed in the general strike as an organizing tactic, she should be among the masses when they were ready to rise, as well as to inject anarchist ideas into the labor movement » (8). Elle débarque à Montréal pour participer à la campagne de syndicalisation des 10 000 ouvrières du vêtement. A cette époque, les conditions de vie des travailleuses de l’aiguille (les midinettes, comme on les appelle) sont pitoyables. Malgré de longues semaines de travail, la majorité d’entre elles ne gagnent même pas le salaire minimum garanti aux femmes par la loi (12,50$ par semaine). Dès son arrivée, Pesotta lance une campagne d’agit-prop très audacieuse. Elle produit une émission de radio bilingue, prépare des tracts, publie un journal, organise le porte à porte, transforme le local syndical en salon de thé, développe des cours du soir (qui seront donnés par Léa Roback, alors travailleuse sociale). Ses efforts commencent à porter fruit. Plusieurs ouvrières deviennent membres et participent à leur tour à la campagne sur le plancher de travail. C’est sans compter sur l’église catholique, qui dénonce publiquement l’appui donné par l’UIOVD au camp républicain en Espagne. Aux yeux des cercles catholiques, Pesotta est une « dangereuse agitatrice étrangère ». Plane donc au-dessus de sa tête et de celles des ouvrières la fameuse loi du cadenas. En fait, l’église cherche à écarter l’Union internationale pour installer ses propres syndicats dans cette industrie. Les employeurs font également la vie dure aux déléguées syndicales de l’UIOVD. Plusieurs d’entre elles sont limogées peu après l’inauguration officielle de leur local syndical. Une lutte s’amorce pour leur retour au travail. Pesotta se lance à font de train dans ce combat, qui finit par tourner à l’avantage des travailleuses. Une première manche est gagnée.
Après plusieurs mois de travail acharné, les membres de l’UIOVD déclenchent le 14 avril 1937 une grève générale illimitée. Plus de 100 usines sont touchées : 5000 ouvrières, majoritairement juives et canadienne-françaises, participent au mouvement. La réponse du clergé est immédiate : dans une lettre publiée le 18 avril dans le journal La Patrie, l’archevêque de Montréal et les dirigeants des syndicats catholiques exigent du gouvernement la déportation de Rose Pesotta et d’un autre organisateur, Bernard Shane. Des mandats d’arrêts sont émis contre Shane et Pesotta. Malgré ces attaques, les ouvrières tiennent bon. En défiant les curés et leurs patrons, elles finissent par gagner la grève. Elles obtiennent sur le champ une augmentation de salaire de 10%, la semaine de 44 heures, le temps supplémentaire payé 1 fois et demi, pas de travail le samedi, etc. Le 21 juin, 5 000 travailleuses de l’aiguille se réunissent dans une aréna du centre-ville pour célébrer leur victoire. Un sentiment de fierté les anime. Comme l’écrit Pesotta dans son autobiographie : « the thousands of girls and women present, lately freed from long exploitation, realized that they were now part of the great army of organized labor, and were no longer defenseless » (9).
Les travailleuses de l’aiguille ne sont pas les seules à se révolter. Ailleurs en province, des grèves sauvages éclatent. Le 29 avril, des ouvriers de Sorel (qui bossent à la Sorel Steel Foundries, la Sorel Iron Foundries et au Sorel Mechanical Shop) votent la grève contre leur employeur, la famille Simard. Pendant plusieurs nuits, les grévistes sont maîtres de la ville et saccagent les bâtiments de la compagnie. Plusieurs d’entre eux sont arrêtés et traduit devant les tribunaux. Le 13 juillet 1938, c’est au tour des travailleurs de Montmorency (non loin de Québec) à se mettre en mouvement. Des ouvriers de la Dominion Textile cassent la gueule à leurs patrons. Ils gagnent leur point (!), et signent le lendemain une nouvelle convention collective.
Mais au loin, en Europe, les premiers signes de guerre se font de plus en plus présents. La révolution espagnole, à laquelle participeront 1400 Canadiens (dont une cinquantaine de Montréalais), vient d’être écrasée. Le bruit des bottes se fait bientôt entendre en Pologne : la deuxième boucherie mondiale peut commencer.
Conclusion
Bien que marginal, le courant anarchiste était bel et bien présent au Québec pendant l’entre-deux guerres. Des hommes et des femmes ont traduit à leur façon cet idéal dans une pratique quotidienne, que ce soit de façon autonome ou par une présence dans les mouvements sociaux. Les nombreux séjours d’Emma Goldman (elle revient à plusieurs reprises tout au long des années ’30), mais aussi de Rudolf Rocker (qui vient donner une série de conférence à Montréal en 1934) ont sans aucun doute contribué à faire connaître les idées anarchistes auprès d’un public juif et anglophone. On est toutefois bien loin du début du siècle, période où les anarchistes forment l’un des courants révolutionnaires les plus actifs à Montréal. Dans une entrevue au journal La Presse le 4 mai 1934, Emma Goldman confie au journaliste qu’elle doute des chances de l’anarchisme au Québec. L’absence d’organisation spécifique semble vouloir lui donner raison. Mais un autre facteur joue dans la balance : la division du mouvement sur des bases linguistiques. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les liens sont à peu près inexistants entre les anarchistes juifs et les anarchistes francophones. Les uns tendent à se replier de plus en plus sur leur communauté, délaissant toute forme de propagande autre qu’en yiddish. Les libertaires francophones, obnubilés par la lutte contre l’emprise du clergé, semblent se soucier assez peu de ce qui se passe dans les communautés immigrantes. Deux solitudes cohabitent, se croisent, mais ne parviennent pas à faire cause commune.
Michel Nestor
Extrait du numéro 4 de Ruptures.
Notes :
(1) Gagnon, Henri (1985), Les militants socialistes du Québec d’une époque à l’autre, p. 90
(2) Salutin, Rick (1982), Kent Rowley, une vie pour le mouvement ouvrier, Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 27
(3) Avrich, Paul (1995), Anarchists Voices : An Oral History of Anarchism in America, Princeton University Press, p. 180-182
(4) Valjean, Jean (1922), La crise, 32 p.
(5) Fournier, Marcel (1979), Communisme et anticommunisme au Québec, Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 155
(6) Larivière, Claude (1979), Albert St-Martin, militant d’avant-garde (1865-1947), Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 270-271.
(7) Medresh, Israel (2001), Le Montréal juif entre les deux guerres, p.96
(8) Ann Schofield in Pesotta, Rose (1987) Bread Upon the Waters, ILR Press, p. vii
(9) Pesotta, Rose (1987), ibid, p. 277
Malgré leur petit nombre, les libertaires consacrent effectivement beaucoup d’énergie à la propagande et à l’éducation populaire. Toutefois, leur implication sociale dépasse largement le seul champ des idées. En fait, les libertaires furent partie prenante des principaux combats qui agitèrent la société québécoise dans l’entre-deux guerre, à commencer par la lutte des sans-emplois au cours de la grande crise économique des années ’30.
Un contexte difficile
L’échec relatif de la grève générale de Winnipeg et le triomphe de la révolution d’octobre en Russie draine de nombreux-euses militantEs révolutionnaires vers le Worker’s Party, l’ancêtre du Parti Communiste. Créé en 1922, le Worker’s Party cherche à marginaliser par tous les moyens le courant syndicaliste révolutionnaire incarné par la One Big Union (OBU). Après avoir compté plus de 50 000 membres au début des années ’20, ce syndicat pan-canadien ne cesse de perdre des plumes. Au Québec, l’Union industrielle des campeurs et producteurs de bois quitte la One Big Union. Certains persistent tout de même sur la voie du syndicalisme révolutionnaire et de l’autonomie ouvrière. En 1925 et 1926, deux unités de l’OBU sont en activité à Montréal. L’une regroupe des travailleurs francophones de différentes professions. L’autre est formée de métallurgistes des ateliers Angus, situés dans l’est de Montréal. Les « shops » Angus sont depuis le début du siècle l’un des principaux bastions du syndicalisme révolutionnaire à Montréal. En 1927, la One Big Union fait quelques gains, notamment auprès des travailleurs de la Montreal Heat and Light Company qui changent leur affiliation syndicale en passant de l’AFL (American Federation of Labor) à l’OBU. Des ouvriers des chemins de fer du Canadien National, des emballeurs montréalais et des mineurs de Rouyn se joignent également à la One Big Union, ce qui porte à quatre le nombre d’unités actives au Québec. Ce sont les derniers soubresauts de ce syndicat dans la province. Après cette date, on perd la trace de l’OBU à Montréal comme à Rouyn. Tout porte à croire que la One Big Union au Québec n’a pas survécu à la crise économique des années ’30, ni aux attaques répétées de la police et des léninistes contre ses activités.
Un vent de dissidence
Si le Worker’s Party s’implante au Québec dès 1922, cette formation politique connaît rapidement des défections. C’est le cas d’Albert Saint-Martin (1865-1947), l’une des figures de proue du mouvement socialiste au Québec. En 1923, St-Martin tente sans succès de faire reconnaître par l’Internationale Communiste un Parti communiste autonome au Canada-français. Devant l’échec de sa démarche (Moscou ne reconnaissant pas aux francophones le droit d’association à l’extérieur du PC canadien), il rompt avec la majorité bolchévique du Worker’s Party et fonde en 1925 l’Université ouvrière. Pendant plus de dix ans, l’Université ouvrière servira de base de repli pour les anarchistes et les révolutionnaires non-inféodés au Parti Communiste. Elle fonctionne comme un forum public hebdomadaire où chacunE peut prononcer une conférence ou intervenir dans le débat qui suit. L’Université ouvrière compte également une bibliothèque ouverte aux membres, moyennant une contribution (à vie) de 1$. Le syndicaliste montréalais Kent Rowley garde ce souvenir: « des centaines de travailleurs venaient écouter des dénonciations les plus virulentes de l’Église et de la classe capitaliste en fumant leur pipe. En montant l’escalier qui menait à la salle, on passait sous un grand tableau représentant Jesus-Christ avec un couteau dégouliant de sang d’un travailleur qu’il venait de poignarder. Et les milliers de travailleurs canadiens-français saluaient cette image en passant » (2).
Saint-Martin n’est pas seul dans cette aventure. On retrouve à ses côtés Gaston Pilon, un libre-penseur anticlérical prônant l’amour libre, mais aussi Paul Faure, un militant anarchiste arrivé de France quelques années auparavant. La correspondance de Faure avec l’anarchiste individualiste Émile Armand nous fournit quelques indications sur l’état d’esprit qui règne à l’Université ouvrière. « [c était] un groupement où socialistes, libres-penseurs, communistes, anarchistes se retrouvaient et souvent s’enguirlandaient ». Paul Faure est un personnage-clé dans l’histoire des idées anarchistes au Québec. Pendant plus de 30 ans, il distribue de la littérature libertaire qu’il importe directement de France. Qu’il s’agisse des oeuvres d’auteurs « classiques » comme Proudhon, Tolstoi ou Reclus, de brochures sur la question de l’amour libre et de l’anti-cléricalisme, Faure se dépense sans compter pour faire connaître aux francophones les idées libertaires. Le « best-seller » anarchiste à Montréal dans les années ’20 est sans doute Les 12 preuves de l’inexistence de Dieu écrit par Sébastien Faure. Albert Saint-Martin adapte le contenu de cette brochure pour en faire une conférence qui marquera bien des esprits... y compris celui du clergé, qui voit d’un oeil de plus en plus méfiant les activités de l’Université ouvrière.
La relative bonne entente entre anarchistes et communistes ne durera pas longtemps. Deux ans après sa fondation, un groupe de jeunes communistes tente de liquider l’Université ouvrière. On lui reproche son indépendance vis-à-vis la ligne défendue par le Parti Communiste. Saint-Martin s’oppose vigoureusement à cette démarche, lui qui a développé au fil du temps des positions anti-bolchéviques. Aux yeux de Tim Buck, leader du Parti Communiste, Saint-Martin est un « nationaliste », un « anarcho-communiste ». On finit par trancher la poire en deux : les communistes membres de l’Université ouvrière fonderont une cellule bien à eux, laissant la voie libre aux efforts de Saint-Martin, de Pilon et des anarchistes.
Emma Goldman à Montréal
Pendant que les libertaires francophones s’activent autour de l’Université ouvrière, une militante anarchiste bien connue revient au Québec après plus de quinze ans d’absence. Il s’agit évidemment d’Emma Goldman (1869-1939). Arrivée au port de Québec le 15 octobre 1926, elle se dirige rapidement vers Montréal. À la fin du mois, Goldman commence une série de conférences publiques. Elle fait une présentation en anglais devant un auditoire de 700 personnes réunies au His Majesty’s Theatre sur la crise politique en Russie. Au cours de cette conférence, elle pourfend l’autoritarisme des bolcheviks et le conservatisme prévalant dans les pays capitalistes, tout en présentant l’anarchisme comme une alternative politique à ces deux systèmes liberticides. Goldman poursuit ce travail tout au long du mois de novembre. Elle s’adresse la plupart du temps en yiddish à ses auditoires, qu’elle juge trop petits. En fait, Goldman est déçue par l’état de désorganisation qui règne dans le milieu anarchiste montréalais. Elle ne parvient pas à créer de véritables contacts avec des anglophones. Quand aux francophones, ils semblent vivre sur une autre planète. Tout au long de son séjour, Goldman essuie les critiques du Parti Communiste qui n’hésite pas à la dénoncer publiquement ou à organiser des événements pour lui nuire. Il est vrai que l’objectif de Goldman est de lever des fonds pour soutenir les prisonniers politiques en Russie! Elle parvient d’ailleurs à ramasser plusieurs centaines de dollars en six semaines, plus que pendant deux ans à Londres. Mais à ses yeux, le résultat le plus encourageant de ce séjour à Montréal demeure la création d’un comité de lutte pour les prisonniers politiques, la Women’s Relief Society for the Political Prisoners in Russia, formé de militantes d’origine juive. Arrêtons-nous quelques instants sur l’une d’entre elles, Lena Slakman.
Lena Slakman (née Lena Hendler) est née à Vilna (Lithuanie) en décembre 1872. Après avoir immigré à New-York en 1897, elle s’établit à Montréal en 1901 avec son mari, Louis Slakman, qui travaille dans une manufacture de vêtement pour dame. Elle s’implique rapidement dans le mouvement anarchiste juif montréalais. Jusqu’en 1937, l’appartement des Slakman, situé au 150 ave. Prudhomme, héberge les anarchistes de passage en ville, comme Rudolf Rocker, Alexander Berkman ou Emma Goldman. Lena Slakman retourne vivre à New-York en 1938. Elle demeurera une anarchiste et une socialiste jusqu’à sa mort en 1975, à l’âge de 102 ans (3).
En 1928, la Women’s Relief Society invite de nouveau Emma Goldman pour une autre série de conférences. Elle prononce trois allocutions, dont l’une sur le contrôle des naissances. Grâce à ces présentations et aux autres activités organisées par le comité tout au long de l’année, la Women’s Relief Society recueillera plus de 500$ pour venir en aide aux prisonniers politiques anarchistes de Russie.
Mais il n’y a pas qu’en Russie qu’on emprisonne et qu’on tue des anarchistes. C’est aussi le cas aux États-Unis, où l’on vient d’exécuter Nicolas Sacco et Bartolomeo Vanzetti. Ces deux anarchistes d’origine italienne sont condamnés à mort suite à l’assassinat de deux convoyeurs de fonds, crime qu’ils n’ont pas commis. Lors de la fête internationale des travailleurs-euses le 1er mai 1928, Saint-Martin prend la parole au nom d’un nouveau groupe qui fera bientôt parler de lui, le mouvement Spartakus. Il rappelle à la foule la mémoire de ces martyrs de la cause prolétarienne, qui ont cru jusqu’à la fin en leur idéal de liberté.
Les libertaires face à la crise
Après avoir publié en 1913 une brochure anti-militariste aux forts accents libertaires, Jean Valjean persiste et signe. Il sort en 1922 un deuxième pamphlet (La crise) s’adressant aux chômeurs. Il s’agit de la transcription d’une conférence prononcée devant les membres de la « Ligue » des Sans-Travail. Cette brochure de 32 pages est tirée à plus de 4000 copies. D’entrée de jeu, Valjean précise sa perspective politique : « mes idées ne sont pas celles de tout le monde, quelques-uns en seront peut-être scandalisés, mais j’estime que toute opinion de bonne foi a le droit de s’exprimer. Les opinions libres sont rares, je puis vous assurer que les miennes possèdent au moins cette qualité. Je ne suis inféodé à aucun parti, je ne suis dominé par aucun intérêt et je plaide une cause pour laquelle personne ne paie ». Son plaidoyer aux chômeurs commence par une dénonciation en règle du système capitaliste: « La seule harmonie entre le capital et le travail est celle qui existe entre le loup et l’agneau, entre la poule et le renard. Le capital est un animal féroce, sans coeur ni âme, qui n’est ni carnivore ni herbivore, mais « travaillivore »; il ne connaît rien d’autre que son appétit vorace ». L’analyse de Valjean n’est pas différente de celle des anarchistes aujourd’hui: « le capitalisme est une agglomération d’exploitations qui s’enchaînent et se tiennent. (...) L’harmonie entre le Capital et le travail est une utopie, un non sens, et ceux qui la prêchent sont ou des niais ou des fourbes ».
Il poursuit sa charge en dénonçant la mascarade idéologique de la société marchande : « toutes les façades, tous les mottos, toutes les déclarations de principes ne sont-ils pas des masques et des hypocrisies? Souveraineté du peuple – Égalité devant la loi – Dévouement aux intérêts publics – Les intelligents électeurs – Les biens aimés soldats – La reconnaissance de la patrie – Nos chers lecteurs – Nos bons clients – Notre unique souci de servir le public, de plaire à notre clientèle – Le prospectus du financier, l’éloquence de l’avocat, le sourire du commis, la poignée de main du marchand, le clin-d’oeil de la cocotte, et toutes les protestations, les courbettes et les grimaces dont s’agrémente la transaction des affaires publiques ou privées ne sont que des blagues conventionnelles qui ne trompent plus que les badauds; sous ce vernis, usé et sali, pas loin de la surface, on trouve partout la même réalité : le désir et la volonté d’exploiter les autres ». Valjean pourfend ensuite les chefs de toutes sortes (leaders unionistes, politiciens et curés) qui proposent de fausses solutions aux maux qui affligent les sans-emplois : « ceux qui promettent aux travailleurs la meilleure part dans l’autre monde sont ceux-là même qui la prennent ici en toute occasion. Ils n’ont jamais fait un mauvais marché avec les travailleurs, c’est même pour cela qu’ils sont riches et que vous êtes pauvres. (...) Si ce ne sont pas les maîtres eux-mêmes, ce sont leurs porte-paroles, les plus ardents défenseurs du statu-quo, de la propriété capitaliste et du salariat, de la richesse et de la pauvreté ».
Après avoir insisté sur les rouages du système actuel (« Il n’est pas défendu de voler, il est défendu de voler contrairement aux règles ») et dénoncé la supposée liberté garantie à tous (« Notre liberté est un mythe, nos désirs sont des rêves »), Valjean termine sa présentation sur une note combative, qui annonce le changement à venir : « Je conclus en disant que l’état de marasme, de dépression et de paralysie où nous sommes, qui n’est pas une crise passagère, mais un état permanent, ne pourra être changé qu’en sortant des voies qui nous y ont conduits. Il faut briser les cadres qui se sont constitués, qui maintiennent une moitié de l’humanité perpétuellement enfermée dans les cités comme des troupeaux dans des bergeries trop étroites, et l’autre moitié éparpillés dans des espaces immenses, sur des territoire à peine cultivés. (...) Pour cela, il faut décentraliser et réorganiser la vie économique et sociale. Il faut créer des établissements mixtes, à la fois industriels et agricoles, pouvant vivre de leurs propres ressources, ou presque (...). Et pour cela, il faut abolir le profit, qui prend tous nos soins, afin de pouvoir travailler pour nous-mêmes. (...) Le profit est l’ennemi du genre humain, et comme la source du profit est la propriété privée des choses nécessaires à la vie commune, il faut plonger le scalpel au plus profond des entrailles de la société pour aller en couper les racines. Cette opération fera couler beaucoup de sang, mais la vie de la malade en dépend, le salut du monde est là. Il n’y a pas d’autres moyens de mettre fin à la crise » (4).
Le pire de la crise dont parle Valjean reste pourtant à venir. Elle se déchaîne en 1929, suite au krach de la bourse de New-York. L’onde de choc touche rapidement Montréal et fait des milliers de victimes. Le taux de chômage explose, la pauvreté et la faim deviennent le lot de la majorité. Les anarchistes n’y échappent pas. Paul Faure en témoigne dans une lettre à Émile Armand, datée du 21 octobre 1931. Il n’a plus d’argent pour faire venir des livres de France: « Très en retard pour payer mes dettes. Disons que les affaires péréclitent. Je dirais même que la situation devient catastrophique. Quand à l’issue, je ne vois que misère grandissante et la mort par inanition, devant une montagne de bonnes choses. Bref, c’est le chaos économique et moral ». Malgré les difficultés, les libertaires ne restent pas les bras croisés. En 1930, deux militants anticléricaux proches de l’Université ouvrière, les frères Abel et Émile Godin, fondent l’Association humanitaire. Le groupe pratique l’action directe pour régler les cas d’évictions qui ne cessent de se multiplier. L’Association recommande aux locataires expulséEs d’occuper les édifices publics jusqu’à l’obtention d’un nouveau logement. Selon l’écrivaine communiste Dorothy Livesay, l’Association humanitaire, qui regroupe jusqu’à 6000 chômeurs au plus fort de la crise économique, est contrôlée « par un groupe anarchiste dirigé par St-Martin » (5). Il est vrai que ce dernier ne reste pas inactif malgré ses 64 ans. Saint-Martin participe notamment à la création de deux coopératives d’alimentation au centre-ville de Montréal. À l’automne 1932, le mouvement Spartakus se dote d’un journal bi-hebdomadaire et d’une coopérative d’imprimerie. Saint-Martin publie en décembre 1932 une brochure de 24 pages très controversée : Sandwiches à la shouashe. Diffusé à 19 000 exemplaires (11 000 en français et 8 000 en anglais), ce texte est un véritable réquisitoire contre la supposée « charité » des institutions religieuses. Sur un ton sarcastique, Saint-Martin fait le procès de l’église, piquant au passage les bourgeois et le Parti Communiste, à travers des dialogues imaginaires entre Spartakus et un chômeur. En voici un extrait :
« Spartakus : Comment vous nourrissez-vous?Chômeur : Aux sandwiches, mais je me démène et j’ai des petits trucs que vous n’avez pas besoin de savoir, pour attraper un peu plus de manger, mais là je commence à être au bout de ma corde et j’ai bien hâte...S : De quoi?C : Qu’ils déclarent la guerre!S : Tiens et pourquoi?C : Pour qu’ils me mettent une carabine entre les mains... Je saurai m’en servir...S : Comment ?C : Si je le dis, vous allez m’arrêter tout de suite...La Cour : je vous garantis que non.C : Je vous fusillerais, vous et tous les juges; vous n’êtes que des hypocrites, votre justice n’est qu’un simulacre, vous avez deux justices : une pour les riches, clémente et dorée, l’autre pour les pauvres, arrogante et cruelle; je fusillerais tous ces députés et échevins, qui vous bourrent de promesses que les affaires vont bien aller, et qui pendant ce temps, volent les millions du trésor public pour les donner à ces sépulcres blanchis, ces êtres immondes à face humaine qui s’enrichissent de la différence entre les sommes énormes qu’ils reçoivent de la main droite, sous le prétexte de faire la charité, et la pitance qu’ils donnent de la main gauche; et, avec cette différence, ils se font vivre , se construisent les immenses constructions que l’on voit partout : ces remplis de pourriture, je ne les fusillerais pas, je les pendrais! (...)S : Écoutes, quand même tu tuerais tous ces braves gens, car chacun d’eux, personnellement, est un brave homme, cela ne t’avancerait pas plus. C’est le système économique qui est vicieux et qui les rend inconsciemment si méchants. Tant que le principe de la propriété et le numéraire qui sert à la transmission ne seront pas abolis, il n’y aura rien de fait : d’autres du même acabit surgiront, avec les mêmes conséquences...C : Comme les bolchéviks alors.S : Parfaitement... Tu n’as pas l’air à les chérir!C : Ils sont pires que tous ceux-là : ils ont des prêtres qu’ils nomment « paid-organizers », et comme les prêtres; ils ont une échelle de degrés, à mesure que ces « paid-organizers » montent en grade, ils sont payés plus cher, pareil comme pour les évêques, les archevêques, (...) Et puis ils tiennent à nous conduire, tout comme les prêtres, ils disent que nous sommes trop bêtes pour penser par nous-mêmes et nous conduire, qu’il faut qu’ils pensent pour nous et qu’il faut nous laisser conduire par eux.S : Tu vois bien, c’est qu’en effet, où ils dominent, ils n’ont pas aboli, ni le principe de la propriété, ni le numéraire; alors, ils sont, fatalement, aussi vicieux que les autres.C : Plus, parce qu’ils se prétendent nos amis » (6)
Le mouvement ouvrier juif n’est pas en reste. En 1933, sur la rue Rachel, l’anarchiste Hersh Hershman coordonne le travail de la «Jewish People’s Kitchen» qui accueille celles et ceux que la crise a jeté à la rue. Cette soupe populaire est mise en branle grâce aux efforts concertés de plusieurs groupes socialistes (le Poale Zion, le journal Farband et l’Arbeiter Ring). D’après l’historien Israel Medresh, « Hershman fut le principal responsable de cette initiative qui s’étendit sur environ deux ans, soit jusqu’à ce que la situation économique se rétablisse » (7).
Si les effets de la crise se font sentir jusqu’en 1937, le mouvement ouvrier prend peu à peu de la vigueur à partir de 1934. Par le fait même, l’État durcit la répression contre les « communistes », c’est-à-dire contre tous les partisans du changement social, peu importe leur allégeance politique. L’Université ouvrière est évidemment dans sa mire. Le clergé se met également de la partie. À travers sa presse, l’église catholique dénonce régulièrement ses activités. Les troupes de choc du clergé, de jeunes fascistes fanatisés par les curés, attaquent régulièrement les locaux et les membres de l’Université ouvrière, brûlent les livres de sa bibliothèque sur la place publique avec la complicité de la police. En 1933, l’Assemblée nationale adopte une loi qui restreint les activités de l’Université ouvrière. Trois ans plus tard, le gouvernement de Maurice Duplessis instaure la fameuse Loi du Cadenas, qui permet à la police de perquisitionner les locaux des « communistes », de saisir leur littérature, de fermer leurs lieux de réunion. Cette vague répressive finit par avoir le dessus sur la plupart des initiatives libertaires. Saint-Martin lui-même, victime des attaques fascistes, décide de se retirer. Paul Faure, amer, résume en ces termes l’esprit qui prévaut alors : « Il a suffit d’une loi dite du cadenas, loi d’exception par excellence visant les communistes mais appliquée à tous les éléments considérés comme non-conformistes, pour que les camarades rentrent sous la tente, leur chef en tête, l’âme dirigeante qui je dois l’admettre était la seule valeur de la bande. Il était âgé et sans doute voyant qu’il ne pouvait compter même sur ses rares lieutenants, il cessa toute activité. Ce fut la fin, ceci se passa vers 1937. À maintes reprises, j’ai tenté de pousser à l’action les quelques rares canadiens qui avaient été le plus en vue dans le mouvement. Mais hélas! aucun n’a voulu reprendre la lutte. Apparamment, chacun songeait à sa situation économique et reprenait sa course aux dollars. La propagande, cela ne paie pas. D’ailleurs, j’en sais quelque chose ».
«French-Canadian Girls Get Tough»
Alors que se meurt l’Université ouvrière et l’Association humanitaire, Rose Pesotta arrive à Montréal en 1937 en tant qu’organisatrice de l’Union internationale des ouvriers du vêtement pour dames (UIOVD), dont elle assume la vice-présidence jusqu’en 1942. Née en Ukraine en 1896, elle part aux États-Unis en 1913 où elle travaille dans l’industrie du vêtement comme des milliers d’autres immigrantes juives. Anarchiste depuis sa prime jeunesse, elle trouve à New-York un milieu propice à ses idées. C’est là qu’elle rencontre Emma Goldman, qui deviendra une amie et une source d’inspiration pour Pesotta.
Rose Pesotta commence à s’impliquer dans le mouvement ouvrier au début des années ’20 : « she felt that since anarchist believed in the general strike as an organizing tactic, she should be among the masses when they were ready to rise, as well as to inject anarchist ideas into the labor movement » (8). Elle débarque à Montréal pour participer à la campagne de syndicalisation des 10 000 ouvrières du vêtement. A cette époque, les conditions de vie des travailleuses de l’aiguille (les midinettes, comme on les appelle) sont pitoyables. Malgré de longues semaines de travail, la majorité d’entre elles ne gagnent même pas le salaire minimum garanti aux femmes par la loi (12,50$ par semaine). Dès son arrivée, Pesotta lance une campagne d’agit-prop très audacieuse. Elle produit une émission de radio bilingue, prépare des tracts, publie un journal, organise le porte à porte, transforme le local syndical en salon de thé, développe des cours du soir (qui seront donnés par Léa Roback, alors travailleuse sociale). Ses efforts commencent à porter fruit. Plusieurs ouvrières deviennent membres et participent à leur tour à la campagne sur le plancher de travail. C’est sans compter sur l’église catholique, qui dénonce publiquement l’appui donné par l’UIOVD au camp républicain en Espagne. Aux yeux des cercles catholiques, Pesotta est une « dangereuse agitatrice étrangère ». Plane donc au-dessus de sa tête et de celles des ouvrières la fameuse loi du cadenas. En fait, l’église cherche à écarter l’Union internationale pour installer ses propres syndicats dans cette industrie. Les employeurs font également la vie dure aux déléguées syndicales de l’UIOVD. Plusieurs d’entre elles sont limogées peu après l’inauguration officielle de leur local syndical. Une lutte s’amorce pour leur retour au travail. Pesotta se lance à font de train dans ce combat, qui finit par tourner à l’avantage des travailleuses. Une première manche est gagnée.
Après plusieurs mois de travail acharné, les membres de l’UIOVD déclenchent le 14 avril 1937 une grève générale illimitée. Plus de 100 usines sont touchées : 5000 ouvrières, majoritairement juives et canadienne-françaises, participent au mouvement. La réponse du clergé est immédiate : dans une lettre publiée le 18 avril dans le journal La Patrie, l’archevêque de Montréal et les dirigeants des syndicats catholiques exigent du gouvernement la déportation de Rose Pesotta et d’un autre organisateur, Bernard Shane. Des mandats d’arrêts sont émis contre Shane et Pesotta. Malgré ces attaques, les ouvrières tiennent bon. En défiant les curés et leurs patrons, elles finissent par gagner la grève. Elles obtiennent sur le champ une augmentation de salaire de 10%, la semaine de 44 heures, le temps supplémentaire payé 1 fois et demi, pas de travail le samedi, etc. Le 21 juin, 5 000 travailleuses de l’aiguille se réunissent dans une aréna du centre-ville pour célébrer leur victoire. Un sentiment de fierté les anime. Comme l’écrit Pesotta dans son autobiographie : « the thousands of girls and women present, lately freed from long exploitation, realized that they were now part of the great army of organized labor, and were no longer defenseless » (9).
Les travailleuses de l’aiguille ne sont pas les seules à se révolter. Ailleurs en province, des grèves sauvages éclatent. Le 29 avril, des ouvriers de Sorel (qui bossent à la Sorel Steel Foundries, la Sorel Iron Foundries et au Sorel Mechanical Shop) votent la grève contre leur employeur, la famille Simard. Pendant plusieurs nuits, les grévistes sont maîtres de la ville et saccagent les bâtiments de la compagnie. Plusieurs d’entre eux sont arrêtés et traduit devant les tribunaux. Le 13 juillet 1938, c’est au tour des travailleurs de Montmorency (non loin de Québec) à se mettre en mouvement. Des ouvriers de la Dominion Textile cassent la gueule à leurs patrons. Ils gagnent leur point (!), et signent le lendemain une nouvelle convention collective.
Mais au loin, en Europe, les premiers signes de guerre se font de plus en plus présents. La révolution espagnole, à laquelle participeront 1400 Canadiens (dont une cinquantaine de Montréalais), vient d’être écrasée. Le bruit des bottes se fait bientôt entendre en Pologne : la deuxième boucherie mondiale peut commencer.
Conclusion
Bien que marginal, le courant anarchiste était bel et bien présent au Québec pendant l’entre-deux guerres. Des hommes et des femmes ont traduit à leur façon cet idéal dans une pratique quotidienne, que ce soit de façon autonome ou par une présence dans les mouvements sociaux. Les nombreux séjours d’Emma Goldman (elle revient à plusieurs reprises tout au long des années ’30), mais aussi de Rudolf Rocker (qui vient donner une série de conférence à Montréal en 1934) ont sans aucun doute contribué à faire connaître les idées anarchistes auprès d’un public juif et anglophone. On est toutefois bien loin du début du siècle, période où les anarchistes forment l’un des courants révolutionnaires les plus actifs à Montréal. Dans une entrevue au journal La Presse le 4 mai 1934, Emma Goldman confie au journaliste qu’elle doute des chances de l’anarchisme au Québec. L’absence d’organisation spécifique semble vouloir lui donner raison. Mais un autre facteur joue dans la balance : la division du mouvement sur des bases linguistiques. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les liens sont à peu près inexistants entre les anarchistes juifs et les anarchistes francophones. Les uns tendent à se replier de plus en plus sur leur communauté, délaissant toute forme de propagande autre qu’en yiddish. Les libertaires francophones, obnubilés par la lutte contre l’emprise du clergé, semblent se soucier assez peu de ce qui se passe dans les communautés immigrantes. Deux solitudes cohabitent, se croisent, mais ne parviennent pas à faire cause commune.
Michel Nestor
Extrait du numéro 4 de Ruptures.
Notes :
(1) Gagnon, Henri (1985), Les militants socialistes du Québec d’une époque à l’autre, p. 90
(2) Salutin, Rick (1982), Kent Rowley, une vie pour le mouvement ouvrier, Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 27
(3) Avrich, Paul (1995), Anarchists Voices : An Oral History of Anarchism in America, Princeton University Press, p. 180-182
(4) Valjean, Jean (1922), La crise, 32 p.
(5) Fournier, Marcel (1979), Communisme et anticommunisme au Québec, Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 155
(6) Larivière, Claude (1979), Albert St-Martin, militant d’avant-garde (1865-1947), Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 270-271.
(7) Medresh, Israel (2001), Le Montréal juif entre les deux guerres, p.96
(8) Ann Schofield in Pesotta, Rose (1987) Bread Upon the Waters, ILR Press, p. vii
(9) Pesotta, Rose (1987), ibid, p. 277
Sur les traces de l'anarchisme au Québec - 3. Une tendance diffuse (1910-1920)
L'avant-guerre
Avant que n'éclate le premier conflit mondial, le mouvement révolutionnaire au Québec est largement dominé par le Parti Socialiste du Canada. Le principal porte-parole de ce groupe, le sténographe Albert Saint-Martin, est un marxiste anti-autoritaire bien connu du grand publie. Ses idées se rapprochent à l'occasion des thèses libertaires, tout comme certaines des revendications du PSC, comme en témoigne le programme du parti en 1911 :1. Abolir la propriété privée des moyens de se procurer la nourriture, les vêtements et le logement.2. Rendre propriétés collectives le sol, les chemins de fer, les services publics, les usines, les mines et les inventions.3. Assurer la gestion et l'organisation démocratique de l'industrie par le peuple, pou le peuple.4. Produire les nécessités de la vie pour leur usage plutôt que pour le profit.5. Voir à ce que chacun possède le droit de travaille et de gagner sa vie.6. Voir à ce que personne, à l'exception des enfants et des malades, ne puissent vivre aux dépends des autres (1).Si les pratiques quotidiennes du PSC s'éloignent très souvent de l'anarchisme, celles de Saint-Martin sont netterrent plus originales. En 1910, Saint Martin fait partie d'un groupe qui décide d'acheter des terres agricoles au Lac des Écorces, non-loin de Mont-Laurier. Avec quelques immigrants français, il s'établira pendant la guerre, fondant un "milieu libre" en pleine campagne québécoise sous la forme d'une feinte collective, autogérée.
Au même moment, quelques cercles libertaires sont actifs à Montréal. L'un d'eux est en lien avec l'anarchiste-individualiste français Émile Armand, l'éditeur de la revue l'En Dehors. Dans leur correspondance, datée de 1914, voici comment ils décrivent Saint Martin et leurs rapports avec lui :
"A Montréal, nous sommes un demi-quarteron d'Européens encore mi peu fougueux et idéalistes, nous nous chamaillons avec les socialos d'ici. Leur chef est un canadien du nom de St-Martin, sténographe à la cour. C'est un homme actif et courageux qui a conquis le droit à la parole sur les places et fait beaucoup de propagande, Mais il est obtus soir bien des questions, C'est un causeur à la canadienne des plus amusants, se mettant ou étant As portée de la mentalité d'ici. Pas de question intellectuelle, tout est réduit à la tyrannie économique" (2)
Les "questions intellectuelles" dont parle l'auteur de cette lettre semblent occuper me place centrale dans les activités des libertaires montréalais. En 1910, le journal catholique intégriste La Vérité signale la fondation un an plus tôt du cercle de libre pensée Alpha Omega, formé écrit-il, de "socialistes à allures d'anarchistes, de révolutionnaires et de toute me bande de sectaires enragés". Il a été créé le 5 février 1909 par des membres de la loge l'émancipation. Sa bibliothèque, qui sera enrichie au fil des ans, contient bon nombre de livres d'auteurs libertaires. Outre Élisée Reclus, on retrouve des oeuvres d'Octave Mirbeau, Jean-Marie Guyau et Jean Richepin. Plusieurs des membres du cercle s'expriment dans les pages d'un hebdomadaire montréalais, le journal Le Pays. Semaine après semaine, ses pages débordent de critiques à l'égard du clergé et des élites qui soutiennent son emprise sur la population. Le Pays prend publiquement la défense de Francisco Ferrer, le pédagogue anarchiste espagnol fusillé par les forces réactionnaires à l'issue crime insurrection avortée à Barcelone.
Deux ans plus tard, suite à une cabale montée par l'église contre ses membres, le cercle Alpha Omega est officiellement dissous. En fait, cette disparition est de courte durée ; la même aimé e, on assiste à la création de l'Institut du Canada. Celui-ci a pour objectif l'avancement de la libre-pensée, de l'humanisme radical et de la solidarité humaine pu la diffusion d'idées rationalistes et égalitaires. Dans le contexte québécois, celles-ci ont un contenu assez radical ! Toutefois, ni le cercle Alpha Omega, ni l'Institut du Canada ne forment des groupes spécifiquement anarchistes : on retrouve car leu sein plusieurs tendances politiques assez contradictoires, souvent plus libérales que libertaires.
Des anarchistes suivent à la même époque une trajectoire similaire. Dans la communauté juive, le système éducatif est entièrement contrôle par un courant politique qui progressivement arrive à marginaliser tous les autres : les travaillistes-sionistes du forces armées. A l'occasion, leur colère s'exprime avec violence, créant un climat de tension particulièrement intense aux quatre coins de la province. A Montréal, en 1917, des dynamiteros font sauter la résidence d'un farouche partisan de la conscription tandis qu'à travers le Québec, des manifestations anti-impérialistes ponctuent les dernières années de la guerre.
A la fin mars 1918, la ville de Québec est secouée par une violente émeute qui oppose pendant quatre jours et trois nuits des milliers d'anti-conscriptionnistes aux autorités civiles, religieuses et militaires. Suite à l'arrestation par la police d'un jeune conscrit (Joseph Mercier), des manifestants brûlent les bureaux de la Royal Canadian Mounted Police et de deux Journaux pro-enrôlement. Après une nuit " orageuse ", les émeutiers investissent les bureaux d'inscription militaire et brûlent les documents qu'ils trouvent sur place, Malgré l'arrivée dm bataillon venu de Toronto, la population n'en démord pas, préférant s'amer pou faire face à la cavalerie qui charge sur elle. C'est à grand renfort de mitrailleuses que se réglera le soulèvement populaire, faisant 4 morts, 75 blessés (dont 35 militaires et une soixantaine d'arrestations. Au total, plus de 1200 soldats prirent part à la contre-insurrection, faisant de cette opération militaire la troisième plus importante sur le sol québécois après la crise d'Oka et celle d'Octobre '70
Un syndicalisme de combat
L'après-guerre est marquée par une radicalisation croissante des revendications de la classe ouvrière partout au Canada. La crise de la conscription, que nous venons d'évoquer, a contribué à discréditer non seulement le gouvernement canadien, mais également les directions syndicales empêtrées dans leurs propres contradictions face à la guerre. Cette insatisfaction mènera des milliers de travailleurs-euses à remettre en cause les fondements mêmes du système capitaliste et du syndicalisme d'affaire pratiqué notamment par le Conseil des Métiers et du Travail du Canada (CMTC). La r évolution d'octobre en Russie donne de l'espoir à des milliers de travailleurs québécois et canadiens. De plus en plus de militantes et de militants songent à la création d'une organisation syndicale plus combative regroupant tous les travailleurs-euses sur une base industrielle, Ce dé sir est d'autant plus urgent que le gouvernement canadien interdit, le 30 septembre 1918, 17 organisations syndicales et politiques, au nombre desquelles figure l'IWW (Industrial Workers of the World le plus important syndicat révolutionnaire), la "Russian Workers Union" (syndicat anarchiste regroupant 10 000 ouvriers-ouvrières au Canada et aux États-Unis) et tout autre groupe se présentant comme "anarchiste" ou "socialiste".
Cette vague de répression intervient au moment même où deux contingents de soldats canadiens débarquent en Russie pour venir en aide aux forces contre-révolutionnaires. La lutte contre le "poison bolchevique et anarchiste" est bel et bien devenue une priorité nationale !
Toutes ces mesures ne parviennent pas à freiner l'élan du mouvement ouvrier révolutionnaire. Réunis à Calgary les 13 et 14 mars 1919, plusieurs centaines de délègues décident de tenir un référendum pan-canadien pour créer une nouvelle organisation syndicale : la One Big Union (OBU). Le préambule de l'organisation est cependant adopté par les personnes présentes. Il ressemble à s'y méprendre à celui de l'IWW, bien qu'il s'agisse d'organisations distinctes et parfois concurrentes sur le terrain. Tout comme l'IWW, l'OBU inscrit dans sa constitution le caractère permanent de la lutte des classes et son intention de renverser le système capitaliste à travers la ré-appropriation des moyens de production par la classe ouvrière.
Le 1er mai 1919, la manifestation commémorant la fête internationale des travailleurs-euses est un franc succès à Montréal. Parmi les 5000 manifestant-es (dont plus de 2000 sans-emplois), on voit apparaître de nombreuses pancartes réclamant "Une seule union". Deux semaines plus tard, l'un des plus importants conflits politiques de la décennie éclate à Winipeg. Une grève générale secoue la capitale manitobaine du 15 mai au 1er juillet. Pendant six semaines, les travailleurs-euses prennent littéralement le contrôle de la ville, de l'approvisionnement en nourriture jusqu'à la sécurité publique. Si l'OBU n'est pas à l'origine de ce gigantesque débrayage, ses militant-es l'ont fermement appuyé pendant toute sa durée.
La grève générale de Winnipeg a des échos au Québec, entraînant une vague de débrayages spontanées de 1919 à 1920. A Montréal, de mai à juillet 1919, 22 000 travailleurs-euses firent la grève, essentiellement dans l'industrie lourde et les chantiers navals. Les directions syndicales sont dépassées par leur base, les travailleurs-euses formant des Comités de grève autonomes pour diriger la lutte. Deux syndicats affiliés au Conseil des Métiers et du Travail du Canada, le syndicat des machinistes et celui des ingénieurs, vont même jusqu'à proposer la tenue d'une grève générale en solidarité avec les insurgés de Winnipeg. Seuls les ouvriers de la Canadian Vickers emboîteront le pas. Malgré l'échec de cette stratégie, les deux syndicats inviteront à Montré al le leader ouvrier manitobain R.J Johns lors d'un grand rassemblement à la lut du mois de mai. La direction canadienne et américaine des unions internationales est inquiète de tout ce "désordre" ; elle y voit le signe de "comportements anarchiques qui risquent de compromettre l'existence même du syndicalisme" (6).
Malgré l'échec de la grève de Winnipeg et un certain nombre de défaites à Montréal, 1'OBU réussit me modeste percée au Québec dans certains secteurs d'activité industrielle (tanneries, transports, bois d'œuvre, etc.)
Au cours de l'été 1919, un conseil industriel de l'OBU est créé à Montréal malgré les efforts du tout-puissant Conseil des Métiers et du Travail de Montréal (trade-unioniste) et du Parti Ouvrier (travailliste) pour contrecarrer ses efforts. Bien qu'affiliée au CMTC l'Union des machinistes, représentés par le wobblie (7) Jack Kerrigan, participera tout de même à ses activités. En 1920, l'OBU compte deux sections à Montréal, la General Workers Unit of Montreal et la "Metal Trade unit", regroupant chacune plus de cinq cents membres. Ses principaux bastions se situent dans les usines du Canadien National et dans les shops Angus, où les ouvriers votent en masse pour l'adhésion à la One Big Union.
L'OBU publie également un journal d'agitation bilingue (Le Travailleur - The Worker) destiné principalement aux travailleurs; forestiers du Québec et de l'Ontario. Le contenu du bulletin bi-hebdomadaire de "l'Union industrielle des campeurs et des producteurs de bois de la Grande Union" nous permet de voir l'étendue du travail d'éducation syndicale et politique réalisé par l'OBU. Des rapports sur l'insalubrité des camps de travail côtoient les nouvelles venant de Russie et les appels à la révolution sociale ou à l'unité ouvrière :
" Il faut ( ... ) que les travailleurs de l'Amérique préparent immédiatement leu propre affranchissement. Par quels moyens ? En se groupant dans l'union industrielle, basée sur la lutte de classe, Il faut bien se pénétrer de l'idée qu'il existe une lutte à mort entre le capital et le travail. On n'associe pas le loup et l'agneau, l'exploiteur et l'exploite, le voleur et le volé. L'émancipation des travailleurs ses l'œuvre des travailleurs eux-mêmes et d'eux seuls. Les ouvriers ne doivent jamais oublier cela " (7).Mis à part ces quelques faits d'amies, les activités de 1'0BU au Québec n'auront pas le succès escompté, Peu à peu, les syndicats de métiers reprennent la terrain perdu et l'OBU perd pied au Québec. Néanmoins, l'organisation revendique au mois de janvier 1920 près de 50 000 membres à travers le Canada, le plus haut niveau de toute son histoire.
Conclusion
Comme nous venons de le voir, les idées anarchistes ont connu un développement plutôt erratique pu rapport à la période 1900-1910. Entre les libre-penseurs du Cercle Alpha Oméga et les lutte-de-classistes de la One Big Union, il existe un fossé difficile a combler. La révolution d'octobre accentuera la division entre les idées anarchistes et les révolutionnaires actifs au sein du mouvement ouvrier. Nombreux seront les syndicalistes révolutionnaires à rejoindre les rangs des partis communistes. Ainsi, bon nombre de militants anarcho-communistes, membres de la Russian Workers Union, feront partie de la première mouture du Parti Communiste canadien, créé en 1919. Proches des conseillistes allemands et Hollandais, les membres du provisional Council of Workers and soldiers deputies (nom d'emprunt du PC) seront pourchassés par le gouvernement canadien avant d'être condamnés par les tenants de l'orthodoxie léniniste (8).
D'autres anarchistes refuseront de franchir le pont. Celles et ceux qui resteront fidèles à l'esprit libertaire se retrouveront majoritairement dans le courant anarchiste-individualiste. Ces derniers se préoccuperont davantage de la lutte anti-cléricale que des conflits entre les classes sociales. Heureusement quelques transfuges du Parti Communiste (Albert Saint Martin) et des anarchistes de passage à Montréal (Emma Goldman et Rosse Pessota) donneront un second souffle aux idées libertaires.
Michel Nestor(publié pour la première fois dans le numéro 3 de Ruptures (mars 2003))
Avant que n'éclate le premier conflit mondial, le mouvement révolutionnaire au Québec est largement dominé par le Parti Socialiste du Canada. Le principal porte-parole de ce groupe, le sténographe Albert Saint-Martin, est un marxiste anti-autoritaire bien connu du grand publie. Ses idées se rapprochent à l'occasion des thèses libertaires, tout comme certaines des revendications du PSC, comme en témoigne le programme du parti en 1911 :1. Abolir la propriété privée des moyens de se procurer la nourriture, les vêtements et le logement.2. Rendre propriétés collectives le sol, les chemins de fer, les services publics, les usines, les mines et les inventions.3. Assurer la gestion et l'organisation démocratique de l'industrie par le peuple, pou le peuple.4. Produire les nécessités de la vie pour leur usage plutôt que pour le profit.5. Voir à ce que chacun possède le droit de travaille et de gagner sa vie.6. Voir à ce que personne, à l'exception des enfants et des malades, ne puissent vivre aux dépends des autres (1).Si les pratiques quotidiennes du PSC s'éloignent très souvent de l'anarchisme, celles de Saint-Martin sont netterrent plus originales. En 1910, Saint Martin fait partie d'un groupe qui décide d'acheter des terres agricoles au Lac des Écorces, non-loin de Mont-Laurier. Avec quelques immigrants français, il s'établira pendant la guerre, fondant un "milieu libre" en pleine campagne québécoise sous la forme d'une feinte collective, autogérée.
Au même moment, quelques cercles libertaires sont actifs à Montréal. L'un d'eux est en lien avec l'anarchiste-individualiste français Émile Armand, l'éditeur de la revue l'En Dehors. Dans leur correspondance, datée de 1914, voici comment ils décrivent Saint Martin et leurs rapports avec lui :
"A Montréal, nous sommes un demi-quarteron d'Européens encore mi peu fougueux et idéalistes, nous nous chamaillons avec les socialos d'ici. Leur chef est un canadien du nom de St-Martin, sténographe à la cour. C'est un homme actif et courageux qui a conquis le droit à la parole sur les places et fait beaucoup de propagande, Mais il est obtus soir bien des questions, C'est un causeur à la canadienne des plus amusants, se mettant ou étant As portée de la mentalité d'ici. Pas de question intellectuelle, tout est réduit à la tyrannie économique" (2)
Les "questions intellectuelles" dont parle l'auteur de cette lettre semblent occuper me place centrale dans les activités des libertaires montréalais. En 1910, le journal catholique intégriste La Vérité signale la fondation un an plus tôt du cercle de libre pensée Alpha Omega, formé écrit-il, de "socialistes à allures d'anarchistes, de révolutionnaires et de toute me bande de sectaires enragés". Il a été créé le 5 février 1909 par des membres de la loge l'émancipation. Sa bibliothèque, qui sera enrichie au fil des ans, contient bon nombre de livres d'auteurs libertaires. Outre Élisée Reclus, on retrouve des oeuvres d'Octave Mirbeau, Jean-Marie Guyau et Jean Richepin. Plusieurs des membres du cercle s'expriment dans les pages d'un hebdomadaire montréalais, le journal Le Pays. Semaine après semaine, ses pages débordent de critiques à l'égard du clergé et des élites qui soutiennent son emprise sur la population. Le Pays prend publiquement la défense de Francisco Ferrer, le pédagogue anarchiste espagnol fusillé par les forces réactionnaires à l'issue crime insurrection avortée à Barcelone.
Deux ans plus tard, suite à une cabale montée par l'église contre ses membres, le cercle Alpha Omega est officiellement dissous. En fait, cette disparition est de courte durée ; la même aimé e, on assiste à la création de l'Institut du Canada. Celui-ci a pour objectif l'avancement de la libre-pensée, de l'humanisme radical et de la solidarité humaine pu la diffusion d'idées rationalistes et égalitaires. Dans le contexte québécois, celles-ci ont un contenu assez radical ! Toutefois, ni le cercle Alpha Omega, ni l'Institut du Canada ne forment des groupes spécifiquement anarchistes : on retrouve car leu sein plusieurs tendances politiques assez contradictoires, souvent plus libérales que libertaires.
Des anarchistes suivent à la même époque une trajectoire similaire. Dans la communauté juive, le système éducatif est entièrement contrôle par un courant politique qui progressivement arrive à marginaliser tous les autres : les travaillistes-sionistes du forces armées. A l'occasion, leur colère s'exprime avec violence, créant un climat de tension particulièrement intense aux quatre coins de la province. A Montréal, en 1917, des dynamiteros font sauter la résidence d'un farouche partisan de la conscription tandis qu'à travers le Québec, des manifestations anti-impérialistes ponctuent les dernières années de la guerre.
A la fin mars 1918, la ville de Québec est secouée par une violente émeute qui oppose pendant quatre jours et trois nuits des milliers d'anti-conscriptionnistes aux autorités civiles, religieuses et militaires. Suite à l'arrestation par la police d'un jeune conscrit (Joseph Mercier), des manifestants brûlent les bureaux de la Royal Canadian Mounted Police et de deux Journaux pro-enrôlement. Après une nuit " orageuse ", les émeutiers investissent les bureaux d'inscription militaire et brûlent les documents qu'ils trouvent sur place, Malgré l'arrivée dm bataillon venu de Toronto, la population n'en démord pas, préférant s'amer pou faire face à la cavalerie qui charge sur elle. C'est à grand renfort de mitrailleuses que se réglera le soulèvement populaire, faisant 4 morts, 75 blessés (dont 35 militaires et une soixantaine d'arrestations. Au total, plus de 1200 soldats prirent part à la contre-insurrection, faisant de cette opération militaire la troisième plus importante sur le sol québécois après la crise d'Oka et celle d'Octobre '70
Un syndicalisme de combat
L'après-guerre est marquée par une radicalisation croissante des revendications de la classe ouvrière partout au Canada. La crise de la conscription, que nous venons d'évoquer, a contribué à discréditer non seulement le gouvernement canadien, mais également les directions syndicales empêtrées dans leurs propres contradictions face à la guerre. Cette insatisfaction mènera des milliers de travailleurs-euses à remettre en cause les fondements mêmes du système capitaliste et du syndicalisme d'affaire pratiqué notamment par le Conseil des Métiers et du Travail du Canada (CMTC). La r évolution d'octobre en Russie donne de l'espoir à des milliers de travailleurs québécois et canadiens. De plus en plus de militantes et de militants songent à la création d'une organisation syndicale plus combative regroupant tous les travailleurs-euses sur une base industrielle, Ce dé sir est d'autant plus urgent que le gouvernement canadien interdit, le 30 septembre 1918, 17 organisations syndicales et politiques, au nombre desquelles figure l'IWW (Industrial Workers of the World le plus important syndicat révolutionnaire), la "Russian Workers Union" (syndicat anarchiste regroupant 10 000 ouvriers-ouvrières au Canada et aux États-Unis) et tout autre groupe se présentant comme "anarchiste" ou "socialiste".
Cette vague de répression intervient au moment même où deux contingents de soldats canadiens débarquent en Russie pour venir en aide aux forces contre-révolutionnaires. La lutte contre le "poison bolchevique et anarchiste" est bel et bien devenue une priorité nationale !
Toutes ces mesures ne parviennent pas à freiner l'élan du mouvement ouvrier révolutionnaire. Réunis à Calgary les 13 et 14 mars 1919, plusieurs centaines de délègues décident de tenir un référendum pan-canadien pour créer une nouvelle organisation syndicale : la One Big Union (OBU). Le préambule de l'organisation est cependant adopté par les personnes présentes. Il ressemble à s'y méprendre à celui de l'IWW, bien qu'il s'agisse d'organisations distinctes et parfois concurrentes sur le terrain. Tout comme l'IWW, l'OBU inscrit dans sa constitution le caractère permanent de la lutte des classes et son intention de renverser le système capitaliste à travers la ré-appropriation des moyens de production par la classe ouvrière.
Le 1er mai 1919, la manifestation commémorant la fête internationale des travailleurs-euses est un franc succès à Montréal. Parmi les 5000 manifestant-es (dont plus de 2000 sans-emplois), on voit apparaître de nombreuses pancartes réclamant "Une seule union". Deux semaines plus tard, l'un des plus importants conflits politiques de la décennie éclate à Winipeg. Une grève générale secoue la capitale manitobaine du 15 mai au 1er juillet. Pendant six semaines, les travailleurs-euses prennent littéralement le contrôle de la ville, de l'approvisionnement en nourriture jusqu'à la sécurité publique. Si l'OBU n'est pas à l'origine de ce gigantesque débrayage, ses militant-es l'ont fermement appuyé pendant toute sa durée.
La grève générale de Winnipeg a des échos au Québec, entraînant une vague de débrayages spontanées de 1919 à 1920. A Montréal, de mai à juillet 1919, 22 000 travailleurs-euses firent la grève, essentiellement dans l'industrie lourde et les chantiers navals. Les directions syndicales sont dépassées par leur base, les travailleurs-euses formant des Comités de grève autonomes pour diriger la lutte. Deux syndicats affiliés au Conseil des Métiers et du Travail du Canada, le syndicat des machinistes et celui des ingénieurs, vont même jusqu'à proposer la tenue d'une grève générale en solidarité avec les insurgés de Winnipeg. Seuls les ouvriers de la Canadian Vickers emboîteront le pas. Malgré l'échec de cette stratégie, les deux syndicats inviteront à Montré al le leader ouvrier manitobain R.J Johns lors d'un grand rassemblement à la lut du mois de mai. La direction canadienne et américaine des unions internationales est inquiète de tout ce "désordre" ; elle y voit le signe de "comportements anarchiques qui risquent de compromettre l'existence même du syndicalisme" (6).
Malgré l'échec de la grève de Winnipeg et un certain nombre de défaites à Montréal, 1'OBU réussit me modeste percée au Québec dans certains secteurs d'activité industrielle (tanneries, transports, bois d'œuvre, etc.)
Au cours de l'été 1919, un conseil industriel de l'OBU est créé à Montréal malgré les efforts du tout-puissant Conseil des Métiers et du Travail de Montréal (trade-unioniste) et du Parti Ouvrier (travailliste) pour contrecarrer ses efforts. Bien qu'affiliée au CMTC l'Union des machinistes, représentés par le wobblie (7) Jack Kerrigan, participera tout de même à ses activités. En 1920, l'OBU compte deux sections à Montréal, la General Workers Unit of Montreal et la "Metal Trade unit", regroupant chacune plus de cinq cents membres. Ses principaux bastions se situent dans les usines du Canadien National et dans les shops Angus, où les ouvriers votent en masse pour l'adhésion à la One Big Union.
L'OBU publie également un journal d'agitation bilingue (Le Travailleur - The Worker) destiné principalement aux travailleurs; forestiers du Québec et de l'Ontario. Le contenu du bulletin bi-hebdomadaire de "l'Union industrielle des campeurs et des producteurs de bois de la Grande Union" nous permet de voir l'étendue du travail d'éducation syndicale et politique réalisé par l'OBU. Des rapports sur l'insalubrité des camps de travail côtoient les nouvelles venant de Russie et les appels à la révolution sociale ou à l'unité ouvrière :
" Il faut ( ... ) que les travailleurs de l'Amérique préparent immédiatement leu propre affranchissement. Par quels moyens ? En se groupant dans l'union industrielle, basée sur la lutte de classe, Il faut bien se pénétrer de l'idée qu'il existe une lutte à mort entre le capital et le travail. On n'associe pas le loup et l'agneau, l'exploiteur et l'exploite, le voleur et le volé. L'émancipation des travailleurs ses l'œuvre des travailleurs eux-mêmes et d'eux seuls. Les ouvriers ne doivent jamais oublier cela " (7).Mis à part ces quelques faits d'amies, les activités de 1'0BU au Québec n'auront pas le succès escompté, Peu à peu, les syndicats de métiers reprennent la terrain perdu et l'OBU perd pied au Québec. Néanmoins, l'organisation revendique au mois de janvier 1920 près de 50 000 membres à travers le Canada, le plus haut niveau de toute son histoire.
Conclusion
Comme nous venons de le voir, les idées anarchistes ont connu un développement plutôt erratique pu rapport à la période 1900-1910. Entre les libre-penseurs du Cercle Alpha Oméga et les lutte-de-classistes de la One Big Union, il existe un fossé difficile a combler. La révolution d'octobre accentuera la division entre les idées anarchistes et les révolutionnaires actifs au sein du mouvement ouvrier. Nombreux seront les syndicalistes révolutionnaires à rejoindre les rangs des partis communistes. Ainsi, bon nombre de militants anarcho-communistes, membres de la Russian Workers Union, feront partie de la première mouture du Parti Communiste canadien, créé en 1919. Proches des conseillistes allemands et Hollandais, les membres du provisional Council of Workers and soldiers deputies (nom d'emprunt du PC) seront pourchassés par le gouvernement canadien avant d'être condamnés par les tenants de l'orthodoxie léniniste (8).
D'autres anarchistes refuseront de franchir le pont. Celles et ceux qui resteront fidèles à l'esprit libertaire se retrouveront majoritairement dans le courant anarchiste-individualiste. Ces derniers se préoccuperont davantage de la lutte anti-cléricale que des conflits entre les classes sociales. Heureusement quelques transfuges du Parti Communiste (Albert Saint Martin) et des anarchistes de passage à Montréal (Emma Goldman et Rosse Pessota) donneront un second souffle aux idées libertaires.
Michel Nestor(publié pour la première fois dans le numéro 3 de Ruptures (mars 2003))
Sur les traces de l'anarchisme au Québec - 2. L'essor d'un mouvement ? (1900-1910)
La fin du XIXème siècle est marquée par l’apparition de nombreux groupes socialistes au Québec. Portés par une nouvelle génération de militantes et de militants ouvriers, la plupart des différents courants révolutionnaires de l’époque trouvent un écho dans la région de Montréal. Ce foisonnement commence en 1890 avec l’apparition d’une cellule du Socialist Labor Party (SLP), un parti révolutionnaire créé en 1877 aux États-Unis grâce aux efforts d’un intellectuel marxiste originaire des Antilles, Daniel De Leon. Les membres fondateurs de la branche montréalaise du SLP, pour la plupart des immigrants originaires de la Grande-Bretagne, font alors partie de l’une des multiples sections des Chevaliers du travail (1). Mais, au fur et à mesure que le flot d’immigrants d’Europe de l’Est se déverse sur les rives du Saint-Laurent, d’autres groupes socialistes se développent à Montréal. Très bientôt, l’anarchisme prend également son essor, tout particulièrement au sein de la communauté juive.
Les libertaires du Yiddishland
Si les idées libertaires, notamment celles de Proudhon, ont un écho au Québec avant 1900 (2), les premières traces significatives de ce courant politique apparaissent avec le siècle qui commence, tout particulièrement les thèses anarcho-communistes et anarcho-syndicalistes. C’est d’abord dans les milieux ouvriers juifs que s’affirme la présence des anarchistes à la fin du XIXème siècle. D’après le chroniqueur IsraÎl Medresh, « plusieurs d’entre eux ont migré directement de l’Europe de l’Est, tandis que d’autres ont séjourné brièvement à Londres ou à New-York » (3). Ces derniers avaient pour la plupart appris l’anglais et connaissaient bien la littérature anarchiste d’Europe de l’Ouest. Toujours selon Medresh, « certains, parmi les anarchistes venus de New-York, avaient été recrutés par de grosses firmes montréalaises comme ouvriers experts ou artisans spécialisés de premier ordre dans les métiers de la confection, notamment la fabrication des vêtements féminins et des corsages » (4).
Ces ouvriers et ces ouvrières ne mirent pas beaucoup de temps avant de s’organiser politiquement dans leur nouveau milieu de vie. En 1903, à l’initiative d’un groupe d’immigrants anarchistes et socialistes, s’ouvre la première bibliothèque juive à Montréal. C’est à New-York que le groupe s’approvisionne d’abord en livres et en journaux. Une douzaine de personnes se réunissent ainsi quotidiennement chez l’anarchiste Hersh Hershman (1876-1955) pour lire et débattre de leurs idées. Originaire de Bukovina (Roumanie), Hershman est actif dans le mouvement syndical depuis son arrivée en Amérique. Comme beaucoup d’immigrants originaires d’Europe de l’Est, il travaille d’abord à New-York comme tailleur dans l’industrie du vêtement avant d’arriver au Québec en 1900. Peu après l’ouverture de la bibliothèque, Hershman participe à la création du Mutual Aid Group, un cercle de discussion libertaire créé en l’honneur de l’anarchiste russe Pierre Kropotkine. Le Mutual Aid Group s’adresse aussi bien aux ouvriers juifs montréalais qu’aux intellectuels radicaux de l’époque. On retrouve parmi eux Richard Kerrigan, un militant syndical autrefois membre de la cellule du SLP, ainsi que le poète Jack Dorman. C’est à cette période que Hershman créé des liens avec Rudolf Rocker (1873-1958), l’un des principaux théoriciens de l’anarcho-syndicalisme européen, avec lequel il entretiendra une correspondance pendant près d’un demi-siècle (5).
Constatant le manque de vie culturelle et littéraire dans la communauté juive à Montréal, Hershman ouvre à la fin de l’année 1903 une librairie sur le boulevard Saint-Laurent dans un local qu’il loue pour 5 $ par mois. En plus de vendre des oeuvres de fiction et une bonne partie de la presse juive new-yorkaise, celui-ci laisse une grande place à la littérature anarchiste dans les rayons de son magasin. Rapidement, sa librairie devient un centre culturel de toute première importance. Des ouvriers passent y prendre un verre de soda, achètent leurs journaux et discutent pendant des heures en s’appuyant sur les écrits de Rudolf Rocker, Pierre Kropotkine, Michel Bakounine, Johann Most ou Emma Goldman pour étayer leur pensée. Deux ans plus tard, Hershman fonde le journal Der Telegrapher. Publié en yiddish, il vise à informer les communautés russes et roumaines de Montréal. D’autres journaux sont distribués par les anarchistes montréalais, notamment Di Fraye Arbayter Shtime (la voix libre des travailleurs), un bimensuel américain de langue yiddish fondé à New-York à la toute fin du XIXème siècle qui est rapidement devenu le principal journal anarchiste juif d’Amérique du Nord.
À en croire plusieurs observateurs de l’époque, l’anarchisme a le vent en poupe dans la communauté juive montréalaise, d’autant plus que celle-ci se développe rapidement grâce à l’afflux constant de réfugiés fuyant les pogroms qui se multiplient après l’échec de la révolution de 1905 en Russie. Signe des temps, une seconde librairie « radicale » ouvre ses portes sur le boulevard St-Laurent. Contrairement à celle de Hershman, celle-ci distribue exclusivement de la littérature révolutionnaire. La création en 1906 d’une branche montréalaise de l’Arbayter Ring (le cercle des travailleurs) témoigne également du développement des idées radicales à Montréal. L’Arbayter Ring est une organisation « fraternelle » proche des idées anarchistes qui sert de pôle de référence culturel en faisant la promotion du yiddish auprès des ouvrières et des ouvriers. Selon IsraÎl Medresh, « les immigrants qui arrivèrent à Montréal après 1905 rencontrèrent, au sein de ce cercle, des Juifs qui s’étaient engagés en Russie dans des mouvements insurrectionnels contre le tsar et qui avaient lutté sur les barricades de Minsk, de Vilnius et dans d’autres villes de la Zone de résidence juive (...). Plusieurs avaient purgé des peines dans les prisons tsaristes ou avaient été déportés vers la Sibérie, d’où ils s’étaient enfuis pour finalement aboutir à Montréal » (6).
De tous les courants socialistes actifs dans la communauté juive (qui compte alors plus de 10 000 personnes), « les anarchistes en particulier formaient un groupe plus important sur le plan numérique et avaient été les premiers à s’organiser en mettant sur pied, à Montréal, une cellule appelée Frayhayt (liberté). À Toronto, ils avaient suscité l’apparition d’un groupement connu sous le nom de Royter Kraytz (le cercle rouge), et à Winnipeg, Fraye Gezelshaft (société libre). Au cours des premières années de leur existence, ces associations anarchistes étaient beaucoup plus vigoureuses que leurs équivalents socialistes » (7). L’historien Ivan Akumovik atteste lui aussi de cette présence au Québec : « A Montréal, Toronto et Winnipeg, il existait aussi de petits groupes d’anarchistes, qui dénonçaient à la fois les socialistes et les employeurs, dans leur combat pour une société sans état, sans classe et sans argent » (8). Contrairement à d’autres courants socialistes présent dans la communauté juive, les anarchistes sont ouvertement athées et anti-nationalistes, ce qui ne manque pas de créer des conflits avec les divers groupes sionistes. Un militant du début du siècle, Jacob Salomon, décrit les activités politiques de ces différents groupes : « plusieurs factions militantes se disputaient fermement le terrain. Elles inondaient les rues habitées par les Juifs de leurs dépliants, de leurs brochures et de leurs périodiques, autant les anarchistes que les socialistes, les bundistes et tous les autres. Les invitations à des conférences et à des débats publics gratuits attiraient un grand nombre de gens » (9).
Emma Goldman à Montréal
Au mois de février 1908, la militante anarchiste Emma Goldman (1869-1940) prononce une série de conférences à Montréal dans le cadre d’une tournée à travers le Canada (10). Sa venue soulève quelques remous dans les journaux de la Métropole : un chroniqueur de La Presse va même juger bon de dissocier les classes laborieuses canadienne-françaises des idées chères à l’anarchiste d’origine russe. Emma Goldman est accueillie par un groupe anarchiste nouvellement formé, l’Arbeiter Freund (l’ami des travailleurs) (11). Profitant de la présence de Goldman, Arbeiter Freund tente d’effectuer un rapprochement avec les francophones et les anglophones en organisant un meeting en anglais. Voici comment Goldman décrit son premier passage à Montréal dans les pages du bulletin anarchiste new-yorkais Mother Earth : « Montreal, the city of the dark ages, priestcraft and churches, proved unusually wide awake this time. Two packed Jewish meetings. But then, Jewish meetings are allways packed -with men, women, infants, and baby-carriages. The herding instinct of my race has aided its survival, despite all the horrors it was made to endure. Besides, what would becomes of progress were it not for the Jews ? (...) Well, weither it is acceptable or not, the Jewish Anarchists are acquainting Americans with Anarchism, especially since they have learned to realize that it is the English-speaking public that needs awakening. Their sleep being almost death-like, it requires more energy, more constant and systematic efforts. Such efforts the "Arbeiter Freund" group of Montreal has certainly brought into play when it arranged the English meeting Sunday, Feb. 15th. No wonder it was a great success especially from an educational standpoint. The same newspapers that gave a fair interview with myself, together with other papers, hastened to sound the alarm of horror. A meeting on sunday, in superstition-ridden Montreal, and attended by Canadians ! Canadians, who were so bold-faced as to publicly declare themselves in sympathy with the lecture on « The Relation of Trade Unions to Anarchism », and even a vote of thanks to the speaker ! Unheard of ! Of course it is the fault of those foreign Anarchists ; if it were not of those creatures Canada would continue to be dull and pious and stupid. But as it is, some light may enter benighted Canada, and that’s more than the average newspaper editor can stand » (12).
Les conférences en anglais prononcées par E. Goldman se dérouleront à la Bourse du Travail, l’édifice des syndicats internationaux à Montréal. Le bulletin Mother Earth nous apprend que ces rencontres publiques auront permis d’amasser la somme de 74$ pour le financement de son journal (qui alors coûte à peine 5 cents). C’est à nouveau dans les pages de Mother Earth qu’est annoncée l’adhésion du groupe Arbeiter Freund à la Fédération anarchiste de New-York, dont le rayonnement dépasse largement les limites de cette ville pour inclure des collectifs un peu partout dans le nord-est américain.
Un marxiste libertaire : Albert Saint-Martin
D’après l’auteur Claude Larivière, c’est le militant socialiste canadien-français Albert Saint-Martin qui aurait loué la Bourse du Travail pour les conférences d’Emma Goldman à Montréal. Membre influent de la section francophone du Parti Socialiste du Canada (PSC), Albert Saint-Martin (1865-1947) est un personnage-clé de l’histoire des idées révolutionnaires au Québec. L’originalité de ses positions mérite qu’on s’attarde quelque peu sur ses activités. Sans être anarchiste, Saint-Martin a su développer tout au long de sa vie une pratique politique à la croisée du socialisme, du conseillisme et de l’anarchisme. Pendant la période qui nous intéresse (1900-1910), Saint-Martin fait la diffusion de l’espéranto, une langue universelle en laquelle de nombreux libertaires fondent beaucoup d’espoir. Dans l’esprit de ses propagateurs, l’espéranto doit permettre aux prolétaires de tous les pays d’harmoniser leurs intérêts par l’usage d’une nouvelle langue commune. C’est ainsi que Saint-Martin participe en 1902 à la création d’une revue publiée dans cette langue, intitulée La Lumo (La Lune) : « La Lumo enseigne une langue. Elle répand aussi un idéal : l’unité fraternelle des peuples et des races ; la lutte commune pour l’intelligence et la science » (13). Trois ans plus tard, Saint-Martin participe à l’ouverture du premier club espéranto à Montréal. Ce dernier vit alors dans une « commune socialiste » dans le quartier Maisonneuve en compagnie des membres de sa famille et de quelques militants francophones avec lesquels il va créer deux coopératives d’alimentation au centre-ville. Aux yeux des autres socialistes, Saint-Martin est un militant « différent » alors que pour d’autres, il est tout simplement « original ». Sa trajectoire l’amènera à militer d’abord au Parti Ouvrier (travailliste) d’où il sera expulsé en 1907 à cause de son affiliation au Parti Socialiste du Canada (PSC), une organisation que certains qualifient de libertaire (pour sa critique anti-capitaliste, anti-réformiste et anti-étatique) (14). Pour ces raisons, le PSC refuse d’adhérer à la Deuxième Internationale et demeure très critique à l’égard des trade-unions. Nous reviendrons plus en détail sur le PSC et les activités d’Albert Saint-Martin dans notre prochain numéro, d’autant plus qu’avant 1911 (l’année d’une scission importante avec son aile social-démocrate), cette organisation politique semble s’intéresser davantage à la propagande électorale qu’à l’action directe.
Des anarchistes francophones ?
Si les informations sur les milieux anarchistes juifs sont relativement « nombreuses », il n’en va pas de même pour les autres groupes linguistiques. Pourtant, certaines pistes nous permettent de penser qu’il y a bel et bien eu des groupes anarchistes ou libertaires francophones à Montréal au tout début du XXème siècle. Dans l’un de ses nombreux articles sur l’extrême-gauche au Québec, le journaliste Jacques Benoit rapporte l’envoi au journal La Presse d’une lettre signée par le Groupe anarchiste de Montréal en 1905, suivi quelques années plus tard par la création du cercle Alpha Omega, proche des idées socialistes libertaires. Benoit cite le journal catholique La Vérité, qui décrit le cercle Alpha Omega comme un groupe de « socialistes à allures d’anarchistes, de révolutionnaires et de toute une bande de sectaires enragés » (15). D’autre part, l’éditeur montréalais Dimitri Roussopoulos indique que « des témoignages nous signalent la présence des travailleurs canadiens-français, avant la Première Guerre mondiale, arborant le drapeau noir des anarchistes lors des manifestations du premier mai » (16), sans toutefois donner plus de précisions. Quoi qu’il en soit, d’autres sources viennent confirmer la présence d’anarchistes lors des toutes premières manifestations célébrant la Journée internationale des travailleurs à Montréal.
Les manifestations du 1er Mai
D’après IsraÎl Medresh, « les radicaux aujourd’hui plus âgés racontent que l’organisation des défilés du 1er mai à Montréal relevait des anarchistes » (17). Cette affirmation mérite quelques nuances. En effet, c’est à l’initiative de membres du Mutual Aid Group et du Parti socialiste du Canada que se déroule en 1906 la première manifestation du 1er mai à Montréal. Celle-ci faillit ne pas avoir lieu, les ouvriers d’origine juive craignant que leurs camarades francophones et anglophones ne se désistent à la dernière minute en les laissant manifester seuls dans les rues de Montréal. C’est finalement Jack Dorman qui servit de médiateur entre les différents groupes linguistiques, permettant à chacun d’eux de compter sur l’appui des autres. À en juger par le compte-rendu publié par le journal La Patrie, cette première manifestation fut couronnée de succès : « la manifestation socialiste a été imposante et par le nombre de manifestants et par l’enthousiasme qui n’a cessé de régner dans les rangs de la longue procession qui a défilé par les rues Ste-Catherine, St-Denis, Craig et St-Laurent » (18). D’après les journaux, entre 500 et 1000 personnes de toutes « nationalités » confondues (Italiens, Roumains, Juifs, Irlandais et Canadien-français) se sont d’abord réunies vers 19h00 à la Salle Empire avant de se diriger vers le Champ de Mars accompagnées par une fanfare. Au nombre des manifestant-es, on retrouve les ouvriers et les ouvrières de la Bargain Clothing Co. qui se sont mis en grève le matin même après que leur patron ait refusé de leur accorder congé pour le 1er mai et de réduire leurs heures de travail (19). Sur le trajet, les manifestantEs s’arrêtent sur la rue St-Denis devant l’Université Laval et crient « Vive l’Anarchie ! » et « À bas la calotte ! » (20), ce qui ne manque pas de susciter la controverse parmi les bourgeois et les étudiants qui observent la scène. À leur arrivée au Champ de Mars, Jack Dorman prend la parole pour dénoncer « le pouvoir des despotes », tout en prédisant « le triomphe du socialisme dans tout l’univers » (21). Il encourage les participantEs à manifester leur solidarité avec trois membres de la Western Federation of Miners accusés du meurtre du gouverneur de l’Idaho. Une quête s’organise séance tenante parmi les manifestantEs et rapporte la somme de 8 $ !
Cette première célébration du premier mai marque le début d’une tradition à Montréal ; à chaque année, ils seront des centaines, voire des milliers, à défiler dans les rues de la Métropole malgré la répression qui s’abat progressivement sur eux. En effet, la police s’intéresse de plus en plus aux milieux anarchistes et socialistes montréalais et cherche à faire interdire toute manifestation du 1er mai par le conseil de Ville. Dans une lettre pastorale largement diffusée dans les quotidiens du 29 avril 1907, Monseigneur Bruchési condamne à son tour les manifestations socialistes tenue à l’occasion de la Fête internationale des travailleurs. L’évêque de Montréal écrit : « Des hommes qui se proclament socialistes, non contents d’affirmer par la parole ou par la plume des principes subversifs de l’ordre établi, ont fait l’année dernière (...) une démonstration dont notre population garde un très pénible souvenir. Ils ont paradé, drapeau rouge en tête, et de leurs rangs sont parties des injures à l’endroit de l’Église et de la religion. (...) Nous observerons surtout qu’il y avait là l’affirmation de doctrines fausses, dangereuses et formellement condamnées par l’Église, comme par la raison et l’expérience des siècles. En effet, le droit de propriété privée est l’une des bases sur lesquelles la société repose. Or c’est précisément ce droit de propriété privée que le socialisme combat. Bien plus, il veut montrer dans la propriété la cause de toutes les injustices et de tous les crimes, et par là souffle au coeur des masses des sentiments d’envie, de haine et de vengeance capables d’engendrer les plus déplorables désordres. Grâce à Dieu les partisans de ces funestes utopies ne sont pas encore nombreux parmi nous, mais ils s’efforcent par tous les moyens de faire école et d’attirer à eux les ouvriers. C’est notre devoir de les dénoncer et de mettre le peuple en garde contre leurs enseignements et contre le zèle qu’ils déploient pour faire des recrues. (...) Mais aller dans les rues, à la suite de ce drapeau reconnu aujourd’hui partout comme le triste symbole des idées révolutionnaires et anarchiques, s’insurger contre ce qui garantit l’ordre et la paix publics, déclarer la guerre aux décisions augustes et aux sages directions de l’Église, semer sur le chemin ou dans des réunions tumultueuses, des germes de discordes et de troubles, cela n’est pas chrétien, cela n’est pas patriotique, cela n’est pas canadien, et avant que le mal ne devienne trop grave nous voulons faire tous nos efforts pour le conjurer. Que tous les amis de l’ordre prêtent leur concours ». (22)
L’invitation du clergé sera entendue par les étudiants de l’Université Laval. Ceux-ci iront par dizaines attaquer les manifestantEs réuniEs au Champ de Mars le premier mai 1907 avant que le rassemblement ne soit finalement dispersé par les charges répétées de policiers à cheval. Le même scénario se reproduira pendant plusieurs années sans pour autant freiner l’ardeur des militantEs socialistes et anarchistes qui poursuivent néanmoins leurs activités.
Syndicalisme et lutte de classe
Un peu partout à travers le monde, une pratique syndicale révolutionnaire prend de l’ampleur dès la fin du XIXème siècle. Le mouvement ouvrier devient alors l’un des terrains de lutte privilégiés pour les anarchistes, qui s’efforcent de créer des syndicats combatifs et revendicateurs. Le principal objectif de ces organisations n’est pas d’obtenir telle ou telle réforme, mais bien de paver la voie à une révolution sociale par l’expropriation de la propriété privée et la réorganisation complète de la production. La visite au Québec d’une délégation ouvrière française en 1904 marque un tournant pour de nombreux militants syndicaux qui s’intéressent de plus en plus près à la perspective révolutionnaire. L’un des rares témoignages relatant cet événement provient d’Alfred Charpentier, un « pionnier » du syndicalisme catholique au Québec. Dans un article paru dans les années 1950, Charpentier décrit en détails la conférence organisée à Montréal en 1904 par un petit groupe de délégués de la Confédération Générale du Travail (CGT) en route vers les États-Unis. La CGT est alors une puissante organisation dans laquelle les anarchistes sont très présents, notamment à travers leur participation à la fédération des Bourses du Travail. Devant un auditoire de 300 personnes composé de syndicalistes, de socialistes et de francs-maçons (dixit le très catholique Charpentier), les délégués de la CGT exposeront les divers moyens d’action directe (sabotage, grève sur le tas, occupation d’usines, etc.) employés par les travailleurs français afin de préparer la grève générale expropriatrice, ce grand chambardement permettant à la classe ouvrière de se débarrasser du capitalisme en ouvrant la voie au socialisme. À en croire Charpentier, cette rencontre laissa une forte impression aux participantes et aux participants montréalais.
L’année suivante, une première organisation syndicaliste révolutionnaire voit le jour en Amérique du Nord : il s’agit des Industrial Workers of the World (IWW). Le 27 juin au 8 juillet 1905, 200 déléguéEs représentant plus de 35 000 travailleurs et travailleuses des États-Unis et du Canada se réunissent à Chicago afin de procéder à sa création. La plus grosse organisation à adhérer au nouveau syndicat est sans aucun doute la Western Federation of Miners, qui compte alors 27 000 membres. C’est à ce congrès qu’est adopté le préambule définissant les objectifs du syndicalisme industriel, préambule qui sera modifié en 1908 pour éliminer toute référence à la lutte « politique » (associée aux partis et à l’électoralisme) pour y substituer une action exclusivement « économique » (23). Les militantes et militants de l’IWW « dénonçaient avec véhémence le syndicalisme de métier, d’affaires, de collaboration de classes, lui opposaient la conception d’un syndicalisme d’industrie, de solidarité ouvrière, de lutte de classes » (24). Les anarchistes américainEs seront nombreux/nombreuses à appuyer les efforts de l’IWW : il en sera de même au Canada tout au long de son histoire.
Le développement de l’IWW à Montréal commence en 1905. Parmi les personnes présentes au congrès de fondation à Chicago, on compte au moins deux Montréalais, W.T. Leach et Richard Kerrigan. Ils sont mandatés par la Bakers’ and Confectioners’ Union No. 48 afin de se joindre au nouveau mouvement. Kerrigan représente également deux autres groupes au congrès de fondation de l’IWW, la Fédération des cordonniers du Canada et la Wage Earners Union, sans toutefois n’avoir aucun mandat précis à défendre (25). Certains des premiers militants de l’IWW (tel Richard Kerrigan) ont également fait partie des Chevaliers du Travail (Knights of Labor), l’ancêtre du syndicalisme de combat en Amérique du Nord. Mais contrairement à cette organisation, l’IWW est clairement anticapitaliste et fait l’apologie d’un moyen d’action alors tout nouveau pour les travailleurs québécois : la grève générale illimitée. Au cours des années à venir, le mouvement ouvrier aura maintes fois l’occasion de le mettre en pratique.
L’historien H.A. Logan est plus précis quant au membership de ces nouveaux syndicats : « The real beginnings in Canada were associated with the influx in 1906 of Polish and Russian Jews as they fled from Europe after the failure of the Russian Revolution of 1905-1906. These were the days of agressive organization activities of the IWW and many of these immigrants, some of whom had already been active in underground union activities in Europe, were drawn into an IWW garment workers’ local in Montreal and a mixed local consisting of steel, wood, rubber and clothing workers in Toronto » (26). Après avoir réussi à créer une section regroupant les cloakmakers, l’IWW tenta au même moment de syndicaliser les tailleurs du vêtement masculin, deux secteurs manufacturiers où les anarchistes sont alors très présents (27). Cette démarche eut lieu pendant la crise économique de 1907, mais la présence de l’IWW fut tout de suite combattue par divers syndicats de métiers qui finirent par avoir le dessus au cours des années suivantes. En 1912, l’IWW avait à toute fin pratique disparu dans l’industrie du vêtement à Montréal.
Bien qu’assez influente dans l’Ouest canadien et le nord de l’Ontario, l’IWW ne connaît pas au Québec de développement important. Sa progression sera entravée par de nombreux conflits avec des syndicats « internationaux » (c’est-à-dire américains), mais également par l’apparition en 1908 des premiers syndicats catholiques. Ceux-ci deviendront rapidement très influents auprès des travailleurs et des travailleuses de langue française, tant et si bien qu’il restera très peu d’espace pour favoriser l’éclosion d’une conscience de classe autonome et révolutionnaire au sein de la classe ouvrière. Pourtant, des foyers d’incendie apparaissent ici et là, portés par les conflits sociaux qui frappent continuellement l’ensemble des sociétés capitalistes.
La révolte des pêcheurs
Si nous avons essentiellement parlé de la situation prévalant à Montréal, d’autres régions du Québec ont également connu d’importantes batailles sur le front de la lutte des classes. L’un des épisodes les plus importants s’est déroulé à l’automne 1909 sur la côte gaspésienne, dans le village de Rivière-au-Renard (28). Il oppose plusieurs centaines de familles vivant de la pêche aux monopoles qui contrôlent cette industrie. Depuis près de 200 ans, un système d’exploitation particulièrement vicieux s’est mis en place dans toute la péninsule. Initiée par le marchand jersiais Charles Robin, l’arnaque est fort simple : des compagnies offrent aux pêcheurs de s’approvisionner à crédit dans leurs magasins pendant l’hiver. En échange, les pêcheurs s’engagent à vendre toutes leurs prises à ces compagnies l’automne venu, et ce au prix fixé par les marchands une fois la saison de pêche terminée. Année après année, le prix du quintal de poisson chute, entraînant les pêcheurs dans la spirale de l’endettement (29). À défaut de pouvoir payer leurs dettes à l’automne, celles-ci sont reportées l’année suivante à la solde des familles. Mais dans bien des cas, les marchands envoient des huissiers pour saisir les rares biens des fautifs qui se retrouvent alors sans rien du tout pour passer l’hiver.
Au mois de septembre 1909, cette situation devient tout simplement intolérable pour la majorité des pêcheurs. Ceux-ci apprennent avec colère que les compagnies ont décidé de fixer le prix du quintal de morue à 3,50$, 50 cents de moins que l’année précédente. Et dire que 10 ans auparavant, le prix était de 6$ ! Il n’en faut pas plus pour déclencher une véritable révolte dans plusieurs petits villages côtiers. Le 4 septembre, une centaine de pêcheurs rendent une visite aux agents des trois compagnies qui ont des comptoirs à Rivière-au-Renard. Leurs revendications sont simples : les pêcheurs exigent que le prix du quintal soit fixé à 4$ et qu’aucune saisie ne soit effectuée pendant l’hiver. Leur survie et celle de leurs familles en dépend. Cet ultimatum ne fait pas plier les marchands ; toutefois, la détermination des manifestantEs leur font craindre le pire. Les pêcheurs laissent aux compagnies un délai de 48 heures pour donner une réponse favorable à leurs revendications : « si c’est non, dit l’un d’eux, on va revenir et on va vous sortir de la paroisse, tous, comme des chiens ! On va ouvrir vos magasins et on va placer quelqu’un d’autre dedans, à votre place, une fois qu’on se sera servis nous-mêmes » (30). Les marchands prennent les menaces très au sérieux : le soir même, ils télégraphient au député de Gaspé, Me Adolphe Lemieux, pour obtenir l’aide dugouvernementfédéral.Celui-ci décide d’envoyer le lendemain deux bateaux de la marine pour rétablir l’ordre. En l’absence de chemin de fer et de routes praticables, la mer est le seul moyen de rejoindre rapidement la pointe de la Gaspésie. Cet isolement relatif laisse aux révoltéEs une certaine marge de manoeuvre qu’ils et elles sauront mettre à profit.
Le 6 septembre au matin, l’ultimatum prend fin. Par centaines, les pêcheurs retournent à Rivière-au-Renard avec la ferme intention de reprendre leur dû. Certains cadres de la compagnie Fruing tentent de prendre la fuite : ils sont stoppés par des barricades érigées sur la route. Refusant de donner raison aux revendications des pêcheurs, ils sont copieusement rossés par les travailleurs en colère, qui sont maintenant plus de 400. Ceux-ci font maintenant la tournée des marchands à la recherche des responsables patronaux. Voyant approcher la foule de son établissement, l’un des cadres de la compagnie Hyman, Philip Romeril, tire à plusieurs reprise sur les « émeutiers » et blesse l’un d’eux à la jambe. Il est ensuite fait prisonnier par les autres pêcheurs. Ces derniers s’en servent comme monnaie d’échange pour désarmer d’autres employés de Hyman qui pointent des carabines sur eux. Les pêcheurs arrachent aux patrons qu’ils ont séquestrés un engagement écrit donnant satisfaction à leurs revendications initiales. En moins de trois heures, ce « mouvement anarchique » (31) a obtenu une victoire rapide et inattendue. Les pêcheurs croient avoir défait la minorité de possédants qui les exploitent depuis si longtemps.
Les marchands n’ont évidemment pas dit leur dernier mot : le lendemain, ils portent plainte contre quarante pêcheurs. Le shérif ( !) de Gaspé les accuse d’avoir participé à un « rassemblement tumultueux entravant illégalement le commerce de la morue et le cours normal des affaires ». En outre, ces pêcheurs sont accusés d’avoir assailli, battu et tenté d’assassiner une dizaine de cadres et de patrons, en plus de s’être attaqué à la propriété des compagnies Fruing et Hyman. C’est la panique chez les élites locales : tous les jours, de nouvelles rumeurs laissent entendre que les pêcheurs vont s’attaquer aux établissements commerciaux de l’Anse-au-Griffon et de Grande-Grave. Les militaires accourus à Gaspé pour rétablir la loi et l’ordre envoient un télégramme à Ottawa le 9 septembre : « Les marchands de Rivière-au-Renard sont maintenant à Gaspé pour leur sécurité, étant donné que les émeutiers défient le clergé, le maire et toutes les autorités et qu’ils ont décidé d’assumer eux-mêmes la loi. Seule une importante force armée peut rétablir la paix » (32). La réaction de la classe dominante ne se fera pas attendre. Le 11 septembre, deux croiseurs de la marine canadienne jettent l’ancre devant Rivière-au-Renard : 40 soldats débarquent à terre les armes à la main et procèdent à une vingtaine d’arrestations. Trois jours plus tard, une autre opération militaire effectuée pendant la nuit permettra d’arrêter quatre autres pêcheurs. Ils seront tous envoyés à Percé et jugés manu militari les 16 et 17 septembre. A la suite de ce procès expéditif, 22 des 24 accusés sont trouvés coupables d’émeute, de lésions corporelles et de blessures graves ; cinq d’entre eux sont condamnés à des peines de prison de 8 à 11 mois et incarcérés sur le champ. Quant aux promesses écrites faites aux pêcheurs, elles restent évidemment lettre morte. Une autre révolte spontanée vient de se terminer : l’exploitation, froide et meurtrière, peut à nouveau reprendre son cours.
Conclusion
La période historique que nous venons de survoler se révèle très féconde pour les idées anarchistes et libertaires, même si les francophones semblent quelque peu en retrait par rapport à ces développements. L’immigration européenne combinée aux échanges bilatéraux entre le Québec et les États-Unis favorisent l’éclosion d’expériences nouvelles, notamment au sein du mouvement ouvrier où le marxisme reste une idéologie encore peu connue. L’absence de parti communiste rend la tâche des anarchistes beaucoup plus facile, d’autant qu’on retrouve au sein du Parti Socialiste des militants assez proches des idées libertaires et anarcho-syndicalistes (33) Cette tendance commencera à s’inverser entre 1910 et 1920, tout particulièrement après la révolution d’octobre et le triomphe des thèses léninistes. L’entrée en guerre du Canada aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne compliquera grandement le travail des militantEs par l’adoption de lois répressives qui permettront d’interdire bon nombre d’organisations révolutionnaires partout en Amérique du Nord. Paradoxalement, c’est au cours de cette période que seront créés des liens durables entre anarchistes français et québécois.
Michel Nestor
Notes
(1) Ce groupe diffuse le 3 septembre 1894 un manifeste rédigé en français à l’occasion de la Fête du travail, qui réunit chaque année des milliers de personnes dans les rues de Montréal. L’année suivante, Daniel de Leon vient à Montréal au début du mois de mars à l’occasion d’une tournée de conférences à travers le Canada.
(2) Voir à ce sujet la première partie de ce dossier dans « Ruptures », no. 1, automne 2001, pp. 21-24
(3) Medresh, IsraÎl (1997), « Le Montréal juif d’autrefois », éditions du Septemtrion, p. 83
(4) Ibid, p. 83
(5) Rome, David (1986), « The Jewish Times » in The Immigration Story 1, Canadian Jewish Congress p.31-33
(6) Medresh, IsraÎl, op. cit., p. 72
(7) Belkin, Simon (1956-1999),. « Le mouvement ouvrier juif au Canada, 1904-1920 », Éditions du Septentrion, Sillery, p. 92
(8) Akumovik, Ivan (1975), The Communist Party in Canada : A History, Toronto, McClelland and Stewart Limited, p. 3
(9) Belkin, Simon, op. cit., p. 95. Les bundistes dont parle Belkin sont des membres du Yiddish Arbeit Bund (L’Union des ouvriers juifs de Pologne, de Lituanie et de Russie), créé en 1897. Mouvement révolutionnaire luttant à la fois sur le terrain politique et culturel contre l’exploitation des ouvriers et le racisme dont ils sont victimes, mais également pour l’égalité sociale et le rayonnement de la culture yiddish.
(10) Il s’agit du premier voyage à Montréal pour Emma Goldman. Celle-ci aura toutefois l’occasion de séjourner au Québec à de très nombreuses reprises au cours des années suivantes, comme nous le verrons dans le prochain numéro.
(11) "Arbeiter Freund" est également le nom d’un journal édité par Rudolf Rocker à Londres à la même époque.
(12) Goldman, Emma (1908), The Joys of Touring in Mother Earth, vol.3, no. 3
(13) Beaulieu, André et al. (1984), La presse québécoise des origines à nos jour, tome quatrième, 1890-1905, p. 149. Dès 1901, il existait à Montréal une autre revue en espéranto intitulée « L’espérantiste canadien ».
(14) Gambone, Larry (1995), The Impossiblists, Red Lion Press, p. 3
(15) Benoit, Jacques (1982), Les anarchistes au Québec, une influence diffuse in La Presse, 3 mai, p. A2
(16) Roussopoulos, Dimitri (1980), L’après-référendum... une perspective anarchiste in L’impasse (sous la direction de Nicole Laurin-Frenette et de Jean-François Léonard), Ed. Nouvelle Optique, p. 105
(17) Medresh, IsraÎl, op. cit., p. 85
(18) La manifestation socialiste in La Patrie, 2 mai 1906, p. 1
(19) Larivière, Claude (1979), Albert Saint-Martin, militant d’avant-garde (1865-1947), Éditions coopératives Albert Saint-Martin, p. 75
(20) Larivière, Claude (1975), Le 1er mai, fête internationale des travailleurs, Éditions coopératives Albert Saint-Martin, p. 28
(21) La manifestation socialiste in La Patrie, 2 mai 1906, p. 1
(22) Groupe de chercheurs de l’Université du Québec à Montréal sur l’histoire des travailleurs québécois, L’action politique des ouvriers québécois (recueil de documents), p. 59-60
(23) À ce sujet : Portis, Larry (1985), IWW et syndicalisme révolutionnaire aux États-Unis, Spartacus, pp. 138-140. On y retrouve la traduction française de ces deux préambules.
(24) Guérin, Daniel (1970), Le mouvement ouvrier aux États-Unis 1867-1967, Ed. François Maspero, p. 36
(25) À ce sujet : The founding convention of the I.W.W. (1969), Merit Publishers, New-York, 616 p.
(26) Logan, H.A. (1948), Trade Unions in Canada, MacMillan Co. of Canada, Toronto, p. 211
(27) Belkin, Simon, op. cit., p. 69. Au début du XXème siècle, on désignait sous le nom de cloakmakers l’ensemble des travailleurs de l’industrie du vêtement féminin. Un cloak est un vêtement ample sans manche porté à cette époque par les femmes.
(28) Toutes les informations sur cette révolte provienne d’un livre de Jacques Keable, « La révolte des pêcheurs » aux éditions Lanctôt.
(29) Un quintal égale à 112 livres de poisson séché, c’est-à-dire vidé de son eau, de ses viscères, etc.
(30) Keable, Jacques (1996), La révolte des pêcheurs, Lanctôt Éditeur, p. 83
(31) Ibid, p. 91
(32) Ibid, p. 108
(33) McCormack, A. Ross (1977), Reformers, Rebels, and Revolutionaries : The Western Canadian Radical Movement(Publié pour la première fois dans le numéro 2 de Ruptures (mars 2002))
Les libertaires du Yiddishland
Si les idées libertaires, notamment celles de Proudhon, ont un écho au Québec avant 1900 (2), les premières traces significatives de ce courant politique apparaissent avec le siècle qui commence, tout particulièrement les thèses anarcho-communistes et anarcho-syndicalistes. C’est d’abord dans les milieux ouvriers juifs que s’affirme la présence des anarchistes à la fin du XIXème siècle. D’après le chroniqueur IsraÎl Medresh, « plusieurs d’entre eux ont migré directement de l’Europe de l’Est, tandis que d’autres ont séjourné brièvement à Londres ou à New-York » (3). Ces derniers avaient pour la plupart appris l’anglais et connaissaient bien la littérature anarchiste d’Europe de l’Ouest. Toujours selon Medresh, « certains, parmi les anarchistes venus de New-York, avaient été recrutés par de grosses firmes montréalaises comme ouvriers experts ou artisans spécialisés de premier ordre dans les métiers de la confection, notamment la fabrication des vêtements féminins et des corsages » (4).
Ces ouvriers et ces ouvrières ne mirent pas beaucoup de temps avant de s’organiser politiquement dans leur nouveau milieu de vie. En 1903, à l’initiative d’un groupe d’immigrants anarchistes et socialistes, s’ouvre la première bibliothèque juive à Montréal. C’est à New-York que le groupe s’approvisionne d’abord en livres et en journaux. Une douzaine de personnes se réunissent ainsi quotidiennement chez l’anarchiste Hersh Hershman (1876-1955) pour lire et débattre de leurs idées. Originaire de Bukovina (Roumanie), Hershman est actif dans le mouvement syndical depuis son arrivée en Amérique. Comme beaucoup d’immigrants originaires d’Europe de l’Est, il travaille d’abord à New-York comme tailleur dans l’industrie du vêtement avant d’arriver au Québec en 1900. Peu après l’ouverture de la bibliothèque, Hershman participe à la création du Mutual Aid Group, un cercle de discussion libertaire créé en l’honneur de l’anarchiste russe Pierre Kropotkine. Le Mutual Aid Group s’adresse aussi bien aux ouvriers juifs montréalais qu’aux intellectuels radicaux de l’époque. On retrouve parmi eux Richard Kerrigan, un militant syndical autrefois membre de la cellule du SLP, ainsi que le poète Jack Dorman. C’est à cette période que Hershman créé des liens avec Rudolf Rocker (1873-1958), l’un des principaux théoriciens de l’anarcho-syndicalisme européen, avec lequel il entretiendra une correspondance pendant près d’un demi-siècle (5).
Constatant le manque de vie culturelle et littéraire dans la communauté juive à Montréal, Hershman ouvre à la fin de l’année 1903 une librairie sur le boulevard Saint-Laurent dans un local qu’il loue pour 5 $ par mois. En plus de vendre des oeuvres de fiction et une bonne partie de la presse juive new-yorkaise, celui-ci laisse une grande place à la littérature anarchiste dans les rayons de son magasin. Rapidement, sa librairie devient un centre culturel de toute première importance. Des ouvriers passent y prendre un verre de soda, achètent leurs journaux et discutent pendant des heures en s’appuyant sur les écrits de Rudolf Rocker, Pierre Kropotkine, Michel Bakounine, Johann Most ou Emma Goldman pour étayer leur pensée. Deux ans plus tard, Hershman fonde le journal Der Telegrapher. Publié en yiddish, il vise à informer les communautés russes et roumaines de Montréal. D’autres journaux sont distribués par les anarchistes montréalais, notamment Di Fraye Arbayter Shtime (la voix libre des travailleurs), un bimensuel américain de langue yiddish fondé à New-York à la toute fin du XIXème siècle qui est rapidement devenu le principal journal anarchiste juif d’Amérique du Nord.
À en croire plusieurs observateurs de l’époque, l’anarchisme a le vent en poupe dans la communauté juive montréalaise, d’autant plus que celle-ci se développe rapidement grâce à l’afflux constant de réfugiés fuyant les pogroms qui se multiplient après l’échec de la révolution de 1905 en Russie. Signe des temps, une seconde librairie « radicale » ouvre ses portes sur le boulevard St-Laurent. Contrairement à celle de Hershman, celle-ci distribue exclusivement de la littérature révolutionnaire. La création en 1906 d’une branche montréalaise de l’Arbayter Ring (le cercle des travailleurs) témoigne également du développement des idées radicales à Montréal. L’Arbayter Ring est une organisation « fraternelle » proche des idées anarchistes qui sert de pôle de référence culturel en faisant la promotion du yiddish auprès des ouvrières et des ouvriers. Selon IsraÎl Medresh, « les immigrants qui arrivèrent à Montréal après 1905 rencontrèrent, au sein de ce cercle, des Juifs qui s’étaient engagés en Russie dans des mouvements insurrectionnels contre le tsar et qui avaient lutté sur les barricades de Minsk, de Vilnius et dans d’autres villes de la Zone de résidence juive (...). Plusieurs avaient purgé des peines dans les prisons tsaristes ou avaient été déportés vers la Sibérie, d’où ils s’étaient enfuis pour finalement aboutir à Montréal » (6).
De tous les courants socialistes actifs dans la communauté juive (qui compte alors plus de 10 000 personnes), « les anarchistes en particulier formaient un groupe plus important sur le plan numérique et avaient été les premiers à s’organiser en mettant sur pied, à Montréal, une cellule appelée Frayhayt (liberté). À Toronto, ils avaient suscité l’apparition d’un groupement connu sous le nom de Royter Kraytz (le cercle rouge), et à Winnipeg, Fraye Gezelshaft (société libre). Au cours des premières années de leur existence, ces associations anarchistes étaient beaucoup plus vigoureuses que leurs équivalents socialistes » (7). L’historien Ivan Akumovik atteste lui aussi de cette présence au Québec : « A Montréal, Toronto et Winnipeg, il existait aussi de petits groupes d’anarchistes, qui dénonçaient à la fois les socialistes et les employeurs, dans leur combat pour une société sans état, sans classe et sans argent » (8). Contrairement à d’autres courants socialistes présent dans la communauté juive, les anarchistes sont ouvertement athées et anti-nationalistes, ce qui ne manque pas de créer des conflits avec les divers groupes sionistes. Un militant du début du siècle, Jacob Salomon, décrit les activités politiques de ces différents groupes : « plusieurs factions militantes se disputaient fermement le terrain. Elles inondaient les rues habitées par les Juifs de leurs dépliants, de leurs brochures et de leurs périodiques, autant les anarchistes que les socialistes, les bundistes et tous les autres. Les invitations à des conférences et à des débats publics gratuits attiraient un grand nombre de gens » (9).
Emma Goldman à Montréal
Au mois de février 1908, la militante anarchiste Emma Goldman (1869-1940) prononce une série de conférences à Montréal dans le cadre d’une tournée à travers le Canada (10). Sa venue soulève quelques remous dans les journaux de la Métropole : un chroniqueur de La Presse va même juger bon de dissocier les classes laborieuses canadienne-françaises des idées chères à l’anarchiste d’origine russe. Emma Goldman est accueillie par un groupe anarchiste nouvellement formé, l’Arbeiter Freund (l’ami des travailleurs) (11). Profitant de la présence de Goldman, Arbeiter Freund tente d’effectuer un rapprochement avec les francophones et les anglophones en organisant un meeting en anglais. Voici comment Goldman décrit son premier passage à Montréal dans les pages du bulletin anarchiste new-yorkais Mother Earth : « Montreal, the city of the dark ages, priestcraft and churches, proved unusually wide awake this time. Two packed Jewish meetings. But then, Jewish meetings are allways packed -with men, women, infants, and baby-carriages. The herding instinct of my race has aided its survival, despite all the horrors it was made to endure. Besides, what would becomes of progress were it not for the Jews ? (...) Well, weither it is acceptable or not, the Jewish Anarchists are acquainting Americans with Anarchism, especially since they have learned to realize that it is the English-speaking public that needs awakening. Their sleep being almost death-like, it requires more energy, more constant and systematic efforts. Such efforts the "Arbeiter Freund" group of Montreal has certainly brought into play when it arranged the English meeting Sunday, Feb. 15th. No wonder it was a great success especially from an educational standpoint. The same newspapers that gave a fair interview with myself, together with other papers, hastened to sound the alarm of horror. A meeting on sunday, in superstition-ridden Montreal, and attended by Canadians ! Canadians, who were so bold-faced as to publicly declare themselves in sympathy with the lecture on « The Relation of Trade Unions to Anarchism », and even a vote of thanks to the speaker ! Unheard of ! Of course it is the fault of those foreign Anarchists ; if it were not of those creatures Canada would continue to be dull and pious and stupid. But as it is, some light may enter benighted Canada, and that’s more than the average newspaper editor can stand » (12).
Les conférences en anglais prononcées par E. Goldman se dérouleront à la Bourse du Travail, l’édifice des syndicats internationaux à Montréal. Le bulletin Mother Earth nous apprend que ces rencontres publiques auront permis d’amasser la somme de 74$ pour le financement de son journal (qui alors coûte à peine 5 cents). C’est à nouveau dans les pages de Mother Earth qu’est annoncée l’adhésion du groupe Arbeiter Freund à la Fédération anarchiste de New-York, dont le rayonnement dépasse largement les limites de cette ville pour inclure des collectifs un peu partout dans le nord-est américain.
Un marxiste libertaire : Albert Saint-Martin
D’après l’auteur Claude Larivière, c’est le militant socialiste canadien-français Albert Saint-Martin qui aurait loué la Bourse du Travail pour les conférences d’Emma Goldman à Montréal. Membre influent de la section francophone du Parti Socialiste du Canada (PSC), Albert Saint-Martin (1865-1947) est un personnage-clé de l’histoire des idées révolutionnaires au Québec. L’originalité de ses positions mérite qu’on s’attarde quelque peu sur ses activités. Sans être anarchiste, Saint-Martin a su développer tout au long de sa vie une pratique politique à la croisée du socialisme, du conseillisme et de l’anarchisme. Pendant la période qui nous intéresse (1900-1910), Saint-Martin fait la diffusion de l’espéranto, une langue universelle en laquelle de nombreux libertaires fondent beaucoup d’espoir. Dans l’esprit de ses propagateurs, l’espéranto doit permettre aux prolétaires de tous les pays d’harmoniser leurs intérêts par l’usage d’une nouvelle langue commune. C’est ainsi que Saint-Martin participe en 1902 à la création d’une revue publiée dans cette langue, intitulée La Lumo (La Lune) : « La Lumo enseigne une langue. Elle répand aussi un idéal : l’unité fraternelle des peuples et des races ; la lutte commune pour l’intelligence et la science » (13). Trois ans plus tard, Saint-Martin participe à l’ouverture du premier club espéranto à Montréal. Ce dernier vit alors dans une « commune socialiste » dans le quartier Maisonneuve en compagnie des membres de sa famille et de quelques militants francophones avec lesquels il va créer deux coopératives d’alimentation au centre-ville. Aux yeux des autres socialistes, Saint-Martin est un militant « différent » alors que pour d’autres, il est tout simplement « original ». Sa trajectoire l’amènera à militer d’abord au Parti Ouvrier (travailliste) d’où il sera expulsé en 1907 à cause de son affiliation au Parti Socialiste du Canada (PSC), une organisation que certains qualifient de libertaire (pour sa critique anti-capitaliste, anti-réformiste et anti-étatique) (14). Pour ces raisons, le PSC refuse d’adhérer à la Deuxième Internationale et demeure très critique à l’égard des trade-unions. Nous reviendrons plus en détail sur le PSC et les activités d’Albert Saint-Martin dans notre prochain numéro, d’autant plus qu’avant 1911 (l’année d’une scission importante avec son aile social-démocrate), cette organisation politique semble s’intéresser davantage à la propagande électorale qu’à l’action directe.
Des anarchistes francophones ?
Si les informations sur les milieux anarchistes juifs sont relativement « nombreuses », il n’en va pas de même pour les autres groupes linguistiques. Pourtant, certaines pistes nous permettent de penser qu’il y a bel et bien eu des groupes anarchistes ou libertaires francophones à Montréal au tout début du XXème siècle. Dans l’un de ses nombreux articles sur l’extrême-gauche au Québec, le journaliste Jacques Benoit rapporte l’envoi au journal La Presse d’une lettre signée par le Groupe anarchiste de Montréal en 1905, suivi quelques années plus tard par la création du cercle Alpha Omega, proche des idées socialistes libertaires. Benoit cite le journal catholique La Vérité, qui décrit le cercle Alpha Omega comme un groupe de « socialistes à allures d’anarchistes, de révolutionnaires et de toute une bande de sectaires enragés » (15). D’autre part, l’éditeur montréalais Dimitri Roussopoulos indique que « des témoignages nous signalent la présence des travailleurs canadiens-français, avant la Première Guerre mondiale, arborant le drapeau noir des anarchistes lors des manifestations du premier mai » (16), sans toutefois donner plus de précisions. Quoi qu’il en soit, d’autres sources viennent confirmer la présence d’anarchistes lors des toutes premières manifestations célébrant la Journée internationale des travailleurs à Montréal.
Les manifestations du 1er Mai
D’après IsraÎl Medresh, « les radicaux aujourd’hui plus âgés racontent que l’organisation des défilés du 1er mai à Montréal relevait des anarchistes » (17). Cette affirmation mérite quelques nuances. En effet, c’est à l’initiative de membres du Mutual Aid Group et du Parti socialiste du Canada que se déroule en 1906 la première manifestation du 1er mai à Montréal. Celle-ci faillit ne pas avoir lieu, les ouvriers d’origine juive craignant que leurs camarades francophones et anglophones ne se désistent à la dernière minute en les laissant manifester seuls dans les rues de Montréal. C’est finalement Jack Dorman qui servit de médiateur entre les différents groupes linguistiques, permettant à chacun d’eux de compter sur l’appui des autres. À en juger par le compte-rendu publié par le journal La Patrie, cette première manifestation fut couronnée de succès : « la manifestation socialiste a été imposante et par le nombre de manifestants et par l’enthousiasme qui n’a cessé de régner dans les rangs de la longue procession qui a défilé par les rues Ste-Catherine, St-Denis, Craig et St-Laurent » (18). D’après les journaux, entre 500 et 1000 personnes de toutes « nationalités » confondues (Italiens, Roumains, Juifs, Irlandais et Canadien-français) se sont d’abord réunies vers 19h00 à la Salle Empire avant de se diriger vers le Champ de Mars accompagnées par une fanfare. Au nombre des manifestant-es, on retrouve les ouvriers et les ouvrières de la Bargain Clothing Co. qui se sont mis en grève le matin même après que leur patron ait refusé de leur accorder congé pour le 1er mai et de réduire leurs heures de travail (19). Sur le trajet, les manifestantEs s’arrêtent sur la rue St-Denis devant l’Université Laval et crient « Vive l’Anarchie ! » et « À bas la calotte ! » (20), ce qui ne manque pas de susciter la controverse parmi les bourgeois et les étudiants qui observent la scène. À leur arrivée au Champ de Mars, Jack Dorman prend la parole pour dénoncer « le pouvoir des despotes », tout en prédisant « le triomphe du socialisme dans tout l’univers » (21). Il encourage les participantEs à manifester leur solidarité avec trois membres de la Western Federation of Miners accusés du meurtre du gouverneur de l’Idaho. Une quête s’organise séance tenante parmi les manifestantEs et rapporte la somme de 8 $ !
Cette première célébration du premier mai marque le début d’une tradition à Montréal ; à chaque année, ils seront des centaines, voire des milliers, à défiler dans les rues de la Métropole malgré la répression qui s’abat progressivement sur eux. En effet, la police s’intéresse de plus en plus aux milieux anarchistes et socialistes montréalais et cherche à faire interdire toute manifestation du 1er mai par le conseil de Ville. Dans une lettre pastorale largement diffusée dans les quotidiens du 29 avril 1907, Monseigneur Bruchési condamne à son tour les manifestations socialistes tenue à l’occasion de la Fête internationale des travailleurs. L’évêque de Montréal écrit : « Des hommes qui se proclament socialistes, non contents d’affirmer par la parole ou par la plume des principes subversifs de l’ordre établi, ont fait l’année dernière (...) une démonstration dont notre population garde un très pénible souvenir. Ils ont paradé, drapeau rouge en tête, et de leurs rangs sont parties des injures à l’endroit de l’Église et de la religion. (...) Nous observerons surtout qu’il y avait là l’affirmation de doctrines fausses, dangereuses et formellement condamnées par l’Église, comme par la raison et l’expérience des siècles. En effet, le droit de propriété privée est l’une des bases sur lesquelles la société repose. Or c’est précisément ce droit de propriété privée que le socialisme combat. Bien plus, il veut montrer dans la propriété la cause de toutes les injustices et de tous les crimes, et par là souffle au coeur des masses des sentiments d’envie, de haine et de vengeance capables d’engendrer les plus déplorables désordres. Grâce à Dieu les partisans de ces funestes utopies ne sont pas encore nombreux parmi nous, mais ils s’efforcent par tous les moyens de faire école et d’attirer à eux les ouvriers. C’est notre devoir de les dénoncer et de mettre le peuple en garde contre leurs enseignements et contre le zèle qu’ils déploient pour faire des recrues. (...) Mais aller dans les rues, à la suite de ce drapeau reconnu aujourd’hui partout comme le triste symbole des idées révolutionnaires et anarchiques, s’insurger contre ce qui garantit l’ordre et la paix publics, déclarer la guerre aux décisions augustes et aux sages directions de l’Église, semer sur le chemin ou dans des réunions tumultueuses, des germes de discordes et de troubles, cela n’est pas chrétien, cela n’est pas patriotique, cela n’est pas canadien, et avant que le mal ne devienne trop grave nous voulons faire tous nos efforts pour le conjurer. Que tous les amis de l’ordre prêtent leur concours ». (22)
L’invitation du clergé sera entendue par les étudiants de l’Université Laval. Ceux-ci iront par dizaines attaquer les manifestantEs réuniEs au Champ de Mars le premier mai 1907 avant que le rassemblement ne soit finalement dispersé par les charges répétées de policiers à cheval. Le même scénario se reproduira pendant plusieurs années sans pour autant freiner l’ardeur des militantEs socialistes et anarchistes qui poursuivent néanmoins leurs activités.
Syndicalisme et lutte de classe
Un peu partout à travers le monde, une pratique syndicale révolutionnaire prend de l’ampleur dès la fin du XIXème siècle. Le mouvement ouvrier devient alors l’un des terrains de lutte privilégiés pour les anarchistes, qui s’efforcent de créer des syndicats combatifs et revendicateurs. Le principal objectif de ces organisations n’est pas d’obtenir telle ou telle réforme, mais bien de paver la voie à une révolution sociale par l’expropriation de la propriété privée et la réorganisation complète de la production. La visite au Québec d’une délégation ouvrière française en 1904 marque un tournant pour de nombreux militants syndicaux qui s’intéressent de plus en plus près à la perspective révolutionnaire. L’un des rares témoignages relatant cet événement provient d’Alfred Charpentier, un « pionnier » du syndicalisme catholique au Québec. Dans un article paru dans les années 1950, Charpentier décrit en détails la conférence organisée à Montréal en 1904 par un petit groupe de délégués de la Confédération Générale du Travail (CGT) en route vers les États-Unis. La CGT est alors une puissante organisation dans laquelle les anarchistes sont très présents, notamment à travers leur participation à la fédération des Bourses du Travail. Devant un auditoire de 300 personnes composé de syndicalistes, de socialistes et de francs-maçons (dixit le très catholique Charpentier), les délégués de la CGT exposeront les divers moyens d’action directe (sabotage, grève sur le tas, occupation d’usines, etc.) employés par les travailleurs français afin de préparer la grève générale expropriatrice, ce grand chambardement permettant à la classe ouvrière de se débarrasser du capitalisme en ouvrant la voie au socialisme. À en croire Charpentier, cette rencontre laissa une forte impression aux participantes et aux participants montréalais.
L’année suivante, une première organisation syndicaliste révolutionnaire voit le jour en Amérique du Nord : il s’agit des Industrial Workers of the World (IWW). Le 27 juin au 8 juillet 1905, 200 déléguéEs représentant plus de 35 000 travailleurs et travailleuses des États-Unis et du Canada se réunissent à Chicago afin de procéder à sa création. La plus grosse organisation à adhérer au nouveau syndicat est sans aucun doute la Western Federation of Miners, qui compte alors 27 000 membres. C’est à ce congrès qu’est adopté le préambule définissant les objectifs du syndicalisme industriel, préambule qui sera modifié en 1908 pour éliminer toute référence à la lutte « politique » (associée aux partis et à l’électoralisme) pour y substituer une action exclusivement « économique » (23). Les militantes et militants de l’IWW « dénonçaient avec véhémence le syndicalisme de métier, d’affaires, de collaboration de classes, lui opposaient la conception d’un syndicalisme d’industrie, de solidarité ouvrière, de lutte de classes » (24). Les anarchistes américainEs seront nombreux/nombreuses à appuyer les efforts de l’IWW : il en sera de même au Canada tout au long de son histoire.
Le développement de l’IWW à Montréal commence en 1905. Parmi les personnes présentes au congrès de fondation à Chicago, on compte au moins deux Montréalais, W.T. Leach et Richard Kerrigan. Ils sont mandatés par la Bakers’ and Confectioners’ Union No. 48 afin de se joindre au nouveau mouvement. Kerrigan représente également deux autres groupes au congrès de fondation de l’IWW, la Fédération des cordonniers du Canada et la Wage Earners Union, sans toutefois n’avoir aucun mandat précis à défendre (25). Certains des premiers militants de l’IWW (tel Richard Kerrigan) ont également fait partie des Chevaliers du Travail (Knights of Labor), l’ancêtre du syndicalisme de combat en Amérique du Nord. Mais contrairement à cette organisation, l’IWW est clairement anticapitaliste et fait l’apologie d’un moyen d’action alors tout nouveau pour les travailleurs québécois : la grève générale illimitée. Au cours des années à venir, le mouvement ouvrier aura maintes fois l’occasion de le mettre en pratique.
L’historien H.A. Logan est plus précis quant au membership de ces nouveaux syndicats : « The real beginnings in Canada were associated with the influx in 1906 of Polish and Russian Jews as they fled from Europe after the failure of the Russian Revolution of 1905-1906. These were the days of agressive organization activities of the IWW and many of these immigrants, some of whom had already been active in underground union activities in Europe, were drawn into an IWW garment workers’ local in Montreal and a mixed local consisting of steel, wood, rubber and clothing workers in Toronto » (26). Après avoir réussi à créer une section regroupant les cloakmakers, l’IWW tenta au même moment de syndicaliser les tailleurs du vêtement masculin, deux secteurs manufacturiers où les anarchistes sont alors très présents (27). Cette démarche eut lieu pendant la crise économique de 1907, mais la présence de l’IWW fut tout de suite combattue par divers syndicats de métiers qui finirent par avoir le dessus au cours des années suivantes. En 1912, l’IWW avait à toute fin pratique disparu dans l’industrie du vêtement à Montréal.
Bien qu’assez influente dans l’Ouest canadien et le nord de l’Ontario, l’IWW ne connaît pas au Québec de développement important. Sa progression sera entravée par de nombreux conflits avec des syndicats « internationaux » (c’est-à-dire américains), mais également par l’apparition en 1908 des premiers syndicats catholiques. Ceux-ci deviendront rapidement très influents auprès des travailleurs et des travailleuses de langue française, tant et si bien qu’il restera très peu d’espace pour favoriser l’éclosion d’une conscience de classe autonome et révolutionnaire au sein de la classe ouvrière. Pourtant, des foyers d’incendie apparaissent ici et là, portés par les conflits sociaux qui frappent continuellement l’ensemble des sociétés capitalistes.
La révolte des pêcheurs
Si nous avons essentiellement parlé de la situation prévalant à Montréal, d’autres régions du Québec ont également connu d’importantes batailles sur le front de la lutte des classes. L’un des épisodes les plus importants s’est déroulé à l’automne 1909 sur la côte gaspésienne, dans le village de Rivière-au-Renard (28). Il oppose plusieurs centaines de familles vivant de la pêche aux monopoles qui contrôlent cette industrie. Depuis près de 200 ans, un système d’exploitation particulièrement vicieux s’est mis en place dans toute la péninsule. Initiée par le marchand jersiais Charles Robin, l’arnaque est fort simple : des compagnies offrent aux pêcheurs de s’approvisionner à crédit dans leurs magasins pendant l’hiver. En échange, les pêcheurs s’engagent à vendre toutes leurs prises à ces compagnies l’automne venu, et ce au prix fixé par les marchands une fois la saison de pêche terminée. Année après année, le prix du quintal de poisson chute, entraînant les pêcheurs dans la spirale de l’endettement (29). À défaut de pouvoir payer leurs dettes à l’automne, celles-ci sont reportées l’année suivante à la solde des familles. Mais dans bien des cas, les marchands envoient des huissiers pour saisir les rares biens des fautifs qui se retrouvent alors sans rien du tout pour passer l’hiver.
Au mois de septembre 1909, cette situation devient tout simplement intolérable pour la majorité des pêcheurs. Ceux-ci apprennent avec colère que les compagnies ont décidé de fixer le prix du quintal de morue à 3,50$, 50 cents de moins que l’année précédente. Et dire que 10 ans auparavant, le prix était de 6$ ! Il n’en faut pas plus pour déclencher une véritable révolte dans plusieurs petits villages côtiers. Le 4 septembre, une centaine de pêcheurs rendent une visite aux agents des trois compagnies qui ont des comptoirs à Rivière-au-Renard. Leurs revendications sont simples : les pêcheurs exigent que le prix du quintal soit fixé à 4$ et qu’aucune saisie ne soit effectuée pendant l’hiver. Leur survie et celle de leurs familles en dépend. Cet ultimatum ne fait pas plier les marchands ; toutefois, la détermination des manifestantEs leur font craindre le pire. Les pêcheurs laissent aux compagnies un délai de 48 heures pour donner une réponse favorable à leurs revendications : « si c’est non, dit l’un d’eux, on va revenir et on va vous sortir de la paroisse, tous, comme des chiens ! On va ouvrir vos magasins et on va placer quelqu’un d’autre dedans, à votre place, une fois qu’on se sera servis nous-mêmes » (30). Les marchands prennent les menaces très au sérieux : le soir même, ils télégraphient au député de Gaspé, Me Adolphe Lemieux, pour obtenir l’aide dugouvernementfédéral.Celui-ci décide d’envoyer le lendemain deux bateaux de la marine pour rétablir l’ordre. En l’absence de chemin de fer et de routes praticables, la mer est le seul moyen de rejoindre rapidement la pointe de la Gaspésie. Cet isolement relatif laisse aux révoltéEs une certaine marge de manoeuvre qu’ils et elles sauront mettre à profit.
Le 6 septembre au matin, l’ultimatum prend fin. Par centaines, les pêcheurs retournent à Rivière-au-Renard avec la ferme intention de reprendre leur dû. Certains cadres de la compagnie Fruing tentent de prendre la fuite : ils sont stoppés par des barricades érigées sur la route. Refusant de donner raison aux revendications des pêcheurs, ils sont copieusement rossés par les travailleurs en colère, qui sont maintenant plus de 400. Ceux-ci font maintenant la tournée des marchands à la recherche des responsables patronaux. Voyant approcher la foule de son établissement, l’un des cadres de la compagnie Hyman, Philip Romeril, tire à plusieurs reprise sur les « émeutiers » et blesse l’un d’eux à la jambe. Il est ensuite fait prisonnier par les autres pêcheurs. Ces derniers s’en servent comme monnaie d’échange pour désarmer d’autres employés de Hyman qui pointent des carabines sur eux. Les pêcheurs arrachent aux patrons qu’ils ont séquestrés un engagement écrit donnant satisfaction à leurs revendications initiales. En moins de trois heures, ce « mouvement anarchique » (31) a obtenu une victoire rapide et inattendue. Les pêcheurs croient avoir défait la minorité de possédants qui les exploitent depuis si longtemps.
Les marchands n’ont évidemment pas dit leur dernier mot : le lendemain, ils portent plainte contre quarante pêcheurs. Le shérif ( !) de Gaspé les accuse d’avoir participé à un « rassemblement tumultueux entravant illégalement le commerce de la morue et le cours normal des affaires ». En outre, ces pêcheurs sont accusés d’avoir assailli, battu et tenté d’assassiner une dizaine de cadres et de patrons, en plus de s’être attaqué à la propriété des compagnies Fruing et Hyman. C’est la panique chez les élites locales : tous les jours, de nouvelles rumeurs laissent entendre que les pêcheurs vont s’attaquer aux établissements commerciaux de l’Anse-au-Griffon et de Grande-Grave. Les militaires accourus à Gaspé pour rétablir la loi et l’ordre envoient un télégramme à Ottawa le 9 septembre : « Les marchands de Rivière-au-Renard sont maintenant à Gaspé pour leur sécurité, étant donné que les émeutiers défient le clergé, le maire et toutes les autorités et qu’ils ont décidé d’assumer eux-mêmes la loi. Seule une importante force armée peut rétablir la paix » (32). La réaction de la classe dominante ne se fera pas attendre. Le 11 septembre, deux croiseurs de la marine canadienne jettent l’ancre devant Rivière-au-Renard : 40 soldats débarquent à terre les armes à la main et procèdent à une vingtaine d’arrestations. Trois jours plus tard, une autre opération militaire effectuée pendant la nuit permettra d’arrêter quatre autres pêcheurs. Ils seront tous envoyés à Percé et jugés manu militari les 16 et 17 septembre. A la suite de ce procès expéditif, 22 des 24 accusés sont trouvés coupables d’émeute, de lésions corporelles et de blessures graves ; cinq d’entre eux sont condamnés à des peines de prison de 8 à 11 mois et incarcérés sur le champ. Quant aux promesses écrites faites aux pêcheurs, elles restent évidemment lettre morte. Une autre révolte spontanée vient de se terminer : l’exploitation, froide et meurtrière, peut à nouveau reprendre son cours.
Conclusion
La période historique que nous venons de survoler se révèle très féconde pour les idées anarchistes et libertaires, même si les francophones semblent quelque peu en retrait par rapport à ces développements. L’immigration européenne combinée aux échanges bilatéraux entre le Québec et les États-Unis favorisent l’éclosion d’expériences nouvelles, notamment au sein du mouvement ouvrier où le marxisme reste une idéologie encore peu connue. L’absence de parti communiste rend la tâche des anarchistes beaucoup plus facile, d’autant qu’on retrouve au sein du Parti Socialiste des militants assez proches des idées libertaires et anarcho-syndicalistes (33) Cette tendance commencera à s’inverser entre 1910 et 1920, tout particulièrement après la révolution d’octobre et le triomphe des thèses léninistes. L’entrée en guerre du Canada aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne compliquera grandement le travail des militantEs par l’adoption de lois répressives qui permettront d’interdire bon nombre d’organisations révolutionnaires partout en Amérique du Nord. Paradoxalement, c’est au cours de cette période que seront créés des liens durables entre anarchistes français et québécois.
Michel Nestor
Notes
(1) Ce groupe diffuse le 3 septembre 1894 un manifeste rédigé en français à l’occasion de la Fête du travail, qui réunit chaque année des milliers de personnes dans les rues de Montréal. L’année suivante, Daniel de Leon vient à Montréal au début du mois de mars à l’occasion d’une tournée de conférences à travers le Canada.
(2) Voir à ce sujet la première partie de ce dossier dans « Ruptures », no. 1, automne 2001, pp. 21-24
(3) Medresh, IsraÎl (1997), « Le Montréal juif d’autrefois », éditions du Septemtrion, p. 83
(4) Ibid, p. 83
(5) Rome, David (1986), « The Jewish Times » in The Immigration Story 1, Canadian Jewish Congress p.31-33
(6) Medresh, IsraÎl, op. cit., p. 72
(7) Belkin, Simon (1956-1999),. « Le mouvement ouvrier juif au Canada, 1904-1920 », Éditions du Septentrion, Sillery, p. 92
(8) Akumovik, Ivan (1975), The Communist Party in Canada : A History, Toronto, McClelland and Stewart Limited, p. 3
(9) Belkin, Simon, op. cit., p. 95. Les bundistes dont parle Belkin sont des membres du Yiddish Arbeit Bund (L’Union des ouvriers juifs de Pologne, de Lituanie et de Russie), créé en 1897. Mouvement révolutionnaire luttant à la fois sur le terrain politique et culturel contre l’exploitation des ouvriers et le racisme dont ils sont victimes, mais également pour l’égalité sociale et le rayonnement de la culture yiddish.
(10) Il s’agit du premier voyage à Montréal pour Emma Goldman. Celle-ci aura toutefois l’occasion de séjourner au Québec à de très nombreuses reprises au cours des années suivantes, comme nous le verrons dans le prochain numéro.
(11) "Arbeiter Freund" est également le nom d’un journal édité par Rudolf Rocker à Londres à la même époque.
(12) Goldman, Emma (1908), The Joys of Touring in Mother Earth, vol.3, no. 3
(13) Beaulieu, André et al. (1984), La presse québécoise des origines à nos jour, tome quatrième, 1890-1905, p. 149. Dès 1901, il existait à Montréal une autre revue en espéranto intitulée « L’espérantiste canadien ».
(14) Gambone, Larry (1995), The Impossiblists, Red Lion Press, p. 3
(15) Benoit, Jacques (1982), Les anarchistes au Québec, une influence diffuse in La Presse, 3 mai, p. A2
(16) Roussopoulos, Dimitri (1980), L’après-référendum... une perspective anarchiste in L’impasse (sous la direction de Nicole Laurin-Frenette et de Jean-François Léonard), Ed. Nouvelle Optique, p. 105
(17) Medresh, IsraÎl, op. cit., p. 85
(18) La manifestation socialiste in La Patrie, 2 mai 1906, p. 1
(19) Larivière, Claude (1979), Albert Saint-Martin, militant d’avant-garde (1865-1947), Éditions coopératives Albert Saint-Martin, p. 75
(20) Larivière, Claude (1975), Le 1er mai, fête internationale des travailleurs, Éditions coopératives Albert Saint-Martin, p. 28
(21) La manifestation socialiste in La Patrie, 2 mai 1906, p. 1
(22) Groupe de chercheurs de l’Université du Québec à Montréal sur l’histoire des travailleurs québécois, L’action politique des ouvriers québécois (recueil de documents), p. 59-60
(23) À ce sujet : Portis, Larry (1985), IWW et syndicalisme révolutionnaire aux États-Unis, Spartacus, pp. 138-140. On y retrouve la traduction française de ces deux préambules.
(24) Guérin, Daniel (1970), Le mouvement ouvrier aux États-Unis 1867-1967, Ed. François Maspero, p. 36
(25) À ce sujet : The founding convention of the I.W.W. (1969), Merit Publishers, New-York, 616 p.
(26) Logan, H.A. (1948), Trade Unions in Canada, MacMillan Co. of Canada, Toronto, p. 211
(27) Belkin, Simon, op. cit., p. 69. Au début du XXème siècle, on désignait sous le nom de cloakmakers l’ensemble des travailleurs de l’industrie du vêtement féminin. Un cloak est un vêtement ample sans manche porté à cette époque par les femmes.
(28) Toutes les informations sur cette révolte provienne d’un livre de Jacques Keable, « La révolte des pêcheurs » aux éditions Lanctôt.
(29) Un quintal égale à 112 livres de poisson séché, c’est-à-dire vidé de son eau, de ses viscères, etc.
(30) Keable, Jacques (1996), La révolte des pêcheurs, Lanctôt Éditeur, p. 83
(31) Ibid, p. 91
(32) Ibid, p. 108
(33) McCormack, A. Ross (1977), Reformers, Rebels, and Revolutionaries : The Western Canadian Radical Movement(Publié pour la première fois dans le numéro 2 de Ruptures (mars 2002))
Sur les traces de l'anarchisme au Québec - 1. Aux origines : le 19e siècle
Cela fait maintenant plus de 100 ans que les idées anarchistes ont libre cours au Québec. Depuis la création des premiers syndicats ouvriers combatifs au 19e siècle jusqu'aux récentes mobilisations contre le Sommet des Amériques, l'influence libertaire s'est exprimée de nombreuses façons. Une multitude de journaux, d'interventions publiques, de grèves générales, d'oeuvres artistiques, d'initiatives sociales et d'alternatives radicales témoignent de cet engagement au quotidien. Malgré la richesse et la diversité de ces pratiques, on ne peut parler d'une véritable tradition anarchiste au Québec: tout au plus retrouve-t-on au fil du temps une mouvance aux contours et aux contenus éclatés, partagée en de multiples tendances parfois contradictoires. Il ne faut pas en conclure pour autant que l'anarchisme n'a aucune racine au Québec, bien au contraire. D'ailleurs, la renaissance de l'anarchisme comme courant d'idée et d'action au cours des cinq dernières années a ravivé l'intérêt de plusieurs pour cette histoire encore méconnue. Voici le premier d'une série d'articles retraçant les origines de l'anarchisme au Québec.
Les précurseurs
Le 19e siècle a vu l'émergence de l'anarchisme comme courant idéologique organisé autour de la pensée de Pierre-Joseph Proudhon, de Michel Bakounine et de Pierre Kropotkine, pour n'en nommer que quelques-uns. Au Québec, ce sont davantage les révolutions de 1836 (au Canada), 1848 (Palerme, Naples, Milan, Venise, Paris, Vienne, Berlin..) et de 1871 (Paris, Lyon) qui ont servi de modèles aux premiers libertaires canadiens-français. Certains d'entre eux sont davantage des humanistes radicaux que des anarchistes. C'est notamment le cas d'Arthur Buies (1840-1901), un libre-penseur anticlérical et révolutionnaire qui participa à l'insurrection républicaine dirigée par Garibaldi (1) lors de son séjour en Europe de 1859 à 1862. À son retour, Buies cherche à diffuser ses idées par le biais d'un journal populaire et satyrique s'attaquant à l'emprise du clergé sur la société canadienne-française. Au mois de septembre 1868, Arthur Buies publie le premier numéro de "La Lanterne", un bulletin de 16 pages pleines de "propos révolutionnaires" et de "chroniques scandaleuses". Pourfendant l'autorité du clergé, Buies s'attaque à l'atrophie des consciences dans une société peu réceptive à ses idées: "J'entre en guerre avec toutes les stupidités, toutes les hypocrisies, toutes les infamies" (2). Buies y proclame avec force son idéal de liberté: "la république, ou la liberté, n'est pas aujourd'hui ce que les peuples pensaient autrefois. La liberté moderne est inséparable de la fraternité. On ne la veut pas seulement pour un peuple, mais pour tous les peuples. On veut effacer les frontières, et voir tous les hommes unis dans la recherche du bien commun. Voyez ces associations d'ouvriers qui se rencontrent sur un point donné de l'Europe, mais qui viennent de tous les pays à la fois. Ces ouvriers déclarent qu'ils sont frères, et que les gouvernements ne les forceront pas à se battre les uns contre les autres. Voyez ces congrès pacifique qui se tiennent à Genève. C'est le premier pas vers la fusion des races et l'harmonie des droits populaires" (3).
L'humanisme radical de Buies va de pair avec une éducation libre, fondée sur la Raison et débarrassée des dogmes religieux. Ainsi seulement sera-t-il possible d'envisager une réelle égalité sociale et économique: "il faut pour cela que l'instruction soit libre, qu'elle soit dirigée par des hommes qui veulent faire d'autres hommes et non par une caste ambitieuse qui ne cherche qu'à faire des esclaves afin de leur commander" (4). "La Lanterne" paraîtra régulièrement pendant six mois avant d'être interdit de vente par le clergé. Buies n'est pas le seul à être visé par les autorités religieuses: quelques années plus tôt, un prêtre saisit chez un libraire de Montréal plus de 1500 volumes mis à l'index par l'église catholique et les brûle sur la place publique (5). Les seuls alliés objectifs de Buies semblent se trouver du côté de l'Institut Canadien de Québec. L'Institut Canadien est animé par quelques esprits progressistes malheureusement coupés du reste de la population. Cet isolement s'explique sans doute par la féroce répression dirigée contre eux par le clergé, mais également par leur proximité idéologique avec le libéralisme politique, alors très présent en Europe et aux États-Unis mais de plus en plus éloigné du mouvement ouvrier et davantage encore des idées socialistes.
L'influence de la Commune
Paradoxalement, c'est grâce à la Commune de Paris si l'anarchisme pose son pied au Québec. Face à l'arrivée imminente des troupes prussiennes et l'incapacité du gouvernement français à assumer la défense de Paris, le peuple s'arme, prend le contrôle de la Ville et proclame ses lois révolutionnaires en rupture avec l'État. Après un siège de plusieurs semaines, la révolte est durement réprimée par l'armée régulière française (6): 30 000 communards sont fusillés par les contre-révolutionnaires et un nombre égal prend le chemin de l'exil ou du bagne. La réaction du clergé canadien-français à cette révolution (avortée) est foudroyante. Monseigneur Raymond écrit: "La capitale de la France, centre de ces iniquités et de ces immondices, ne m'apparaît plus que comme une terre souillée, ainsi que celle de Babylone ou de Sodome, et comme telle appelant la vengeance du ciel" (7). Dès lors, la panique s'empare des curés canadiens-français: et si des communards venaient s'établir ici? Une campagne ouvertement xénophobe est orchestrée à travers la province de Québec. Les autorités religieuses mettent en garde l'opinion publique: "Le plus grand malheur qui peut arriver au Canada serait de tomber dans la possession de ces révolutionnaires. Dans la conjoncture présente, le gouvernement n'est pas le seul intéressé à éloigner les Français de cette province... mais tout fidèle sujet, tout vrai patriote, tout bon catholique qui désire conserver sa religion, ses libertés, ses lois, sa morale, y est particulièrement et personnellement intéressé" (8). Malheureusement pour les curés (et heureusement pour nous!), le spectre de l'anarchisme se matérialise bientôt sous leurs yeux, prenant la forme d'une marée humaine difficile à endiguer.
En 1871 et 1872, entre 1000 et 3000 communards s'exilent au Canada, la plupart à Montréal. Ceux-ci constituent "une société bruyante qui doit même être dispersée par la police lors d'une manifestation" (9). Le consul de France à Montréal les décrit comme "des socialistes, des ivrognes", "des gens déclassés et des réfractaires à la loi militaire" (10). On trouve parmi eux un ancien rédacteur du journal "le Père Duchesne", Alphonse Humbert (dit d'Abrigeon). Selon le consul, celui-ci attaque "les principes sur lesquels repose l'ordre social dans tout pays civilisé" (11). Humbert, condamné aux travaux forcés pour avoir incité le peuple à la révolte dans les pages de son journal, reviendra en France en 1879, profitant de l'amnistie qui est accordée aux communards. Entre temps, il prononce en 1874 une conférence à l'Institut Canadien de Québec sur les misères rencontrées par les immigrants français au Canada. Ces derniers ont la vie dure: la crise économique fait rage et le chômage massif plonge la plupart des exilés français dans la misère. La présence à Montréal d'un millier d'anciens soldats et d'officiers de la Commune oblige le consulat français à mettre sur pied en 1876 une société de bienfaisance pour venir en aide aux nouveaux immigrants arrivant de France. Les diplomates français craignent que les "tendances anarchiques" (12) et l'anticléricalisme des communards en exil déteignent non seulement sur leurs compatriotes fraîchement arrivés, mais également sur les travailleurs canadiens.
La révolte gronde
Aux yeux des réactionnaires canadiens-français, la Commune symbolise le mal révolutionnaire et socialiste. Il en va de même pour les associations ouvrières qu'une loi promulguée par le gouvernement fédéral rend légales en 1872. Le journal "le Nouveau Monde" (ultramontain) prédit les résultats d'une telle mesure: "Sir John A. MacDonald veut introduire au Canada une loi en vigueur en Angleterre... Mais la loi anglaise a été sanctionnée le 29 juin 1871, Elle n'a donc pas encore été en position de donner sa mesure et d'annoncer les résultats qu'elle produira infailliblement. Pourquoi se hâter quand nous savons ce que cette législation a produit en France. (...) N'avons-nous pas vu l'Association Internationale des Travailleurs diriger les mouvements révolutionnaires, établir la commune à Paris et à Lyon. C'est en 1864 que les Chambres françaises légalisèrent les coalitions et c'est en 1871 que l'Internationale est devenue maîtresse de Paris et qu'elle fit trembler la France" (13). En fait, ce n'est pas la présence des communards ou la légalisation des syndicats qui entraîneront des troubles dans la province de Québec, mais bien une grave crise économique, comparable à celle de 1929. Entre 1873 et 1878, les conflits ouvriers se multiplient aux quatre coins de la province au fur et à mesure que le chômage et la misère prennent de l'ampleur. Les travailleurs se tournent vers l'action directe pour avoir gain de cause. La spontanéité et la radicalité des révoltes ouvrières vont de pair avec un durcissement de la lutte des classes.
Le 17 septembre 1877, des journaliers employés à l'agrandissement du canal Lachine près de Montréal quittent le travail. Le motif: "les 300 employés de la Davis et Cie affirment avoir été employés pour 90 cents par jour et n'en recevoir que 80. Bientôt la grève se répand dans les autres sections du canal, certains confrères devant parfois être convaincus par la force, c'est à dire à coups de cailloux; tous les travaux se trouvent paralysés. (...) les grévistes attaquent le bureau de la Davis et Cie; plusieurs coups de feu sont échangés et deux hommes sont blessés. Des détachement de la police de la ville et une cinquantaine d'hommes de la milice doivent demeurer en permanence sur les lieux pour maintenir l'ordre" (14). Cette grève se règle finalement au début de janvier 1878, pour mieux reprendre sur d'autres chantiers de construction ailleurs en province.
De nouvelles émeutes ouvrières éclatent à Québec au mois de juin 1878: "plus de 500 employés sur les chantiers de construction du gouvernement, débraient, exigeant un salaire de 1,00$ par jour au lieu de 50 et 60 cents qui leur sont alloués à la suite d'une baisse de salaire; ils marchent sur le parlement de Québec, paradant dans les rues de la ville en arborant le drapeau rouge et exigeant de voir le Premier ministre, M. Joly. Ce dernier affirme ne rien pouvoir faire pour eux puisque ce sont des entrepreneurs qui paient les ouvriers, mais il leur promet pourtant une hausse de 20 cents par jour, ce que les grévistes refusent, résolus de ne pas accepter moins de 1,00$. Des troubles éclatent alors en différents endroits de la ville: des grévistes enfoncent des portes d'usines, envahissent les ateliers du chemin de fer de la Rive Nord, commettent des dégâts à la fabrique d'allumettes Paré, sur la rivière Saint-Charles. Le 12 juin, plusieurs centaines d'entre eux se rendent chez un entrepreneur en construction, M. Peters, pour le forcer à signer un document promettant 1,00$ par jour; sur son refus, on saccage les bureaux de l'établissement. Quelques uns partent ensuite piller l'entrepôt de farine Renaud, rue Saint-Paul. Des soldats accourus sans armes pour assurer l'ordre, doivent se replier; ils reviennent armés, et après la lecture du Riot Act tirent sur la foule. Un des émeutiers est atteint mortellement" (15). Il s'agit d'Édouard Beaudoire, un ouvrier d'origine française que des rapports militaires décrivent comme un socialiste ayant participé à la Commune de Paris. "Le soir, des manifestations rassemblent trois à quatre milles hommes et des discours incendiaires sont prononcés; un groupe va même jusqu'à libérer un gréviste à la prison de Québec" (16). Le lendemain, l'arrivée massive de troupes accourues de Montréal parvient à rétablir l'ordre: dès le 14 juin, certains ouvriers retournent au travail. Ainsi se termine une autre révolte enflammée...
Les Chevaliers du Travail
La crise économique passée, les syndicats refont surface au Québec. Une première assemblée des Chevaliers du Travail (Knights of Labor) voit le jour à Montréal en 1882; rapidement, l'organisation se développe aux quatre coins de la province, soulevant beaucoup d'émoi chez les prélats catholiques. Aux États-Unis, son apparition remonte à 1869. Sa création et son développement au sud de la frontière fut soutenu par de nombreux socialistes et anarchistes, notamment à Chicago. En 1886, Mgr Tachereau demande à Rome d'intervenir pour interdire cette "secte maçonnique", pensant ainsi freiner la progression des Chevaliers dans la Belle Province. On reproche à l'organisation sa "neutralité" (17), le caractère secret de ses activités, son approche plus combative qu'on associe à la lutte des classes. Quel est donc ce programme sensé amener la révolution aux portes de Québec et de Montréal? Un amalgame de réformes radicales pour l'époque (contre le travail des enfants, pour l'instruction publique, pour l'égalité des hommes et des femmes selon la formule "à travail égal, salaire égal"), jumelé à une critique du système capitaliste, tout particulièrement de l'exploitation salariale: "nous ne croyons pas que l'émancipation des travailleurs réside dans l'augmentation des salaires et la réduction des heures de travail; nous devons aller beaucoup plus loin que cela, et nous n'y parviendrons que si le régime du salariat est aboli" (18).
Au fil des ans, les Chevaliers du Travail arriveront à rassembler à travers tout le Québec un nombre important d'ouvriers non-spécialisés, délaissés par les syndicats de métiers ouvertement corporatistes. D'après l'historien Jacques Rouillard, les Chevaliers du Travail avaient une conception assez large de la classe ouvrière: "leur projet visait rien de moins qu'à réunir l'ensemble des producteurs dans un vaste mouvement pour l'abolition du salariat et le rétablissement d'une société nouvelle fondée sur la coopération et la petite propriété" (19). Fortement décentralisées et contrôlées par leur base, les assemblées des Chevaliers du Travail regroupaient tous les travailleurs, sans distinction de métier, de sexe, de croyance, de couleur ou de nationalité.
Chez les haut-dirigeants des Chevaliers du Travail aux États-Unis (dont l'organisation est en complète dégénérescence), une certaine inquiétude commence à se faire sentir: comment continuer à garder le contrôle sur cette masse d'ouvriers de plus en plus turbulente, défiant ouvertement l'autorité du clergé et du patronat en plus d'enfreindre les règles habituelles des trade-unions ? Parlant des ouvriers canadiens-français, le leader américain des Knights of Labor, Terence V. Powderly, avait l'habitude de dire: "Il y a tant d'anarchistes au Canada! Ils [ceux au pouvoir] ont raison de se méfier. Les Français sont bien plus difficiles à manier que les autres peuples. Nous avons aussi un certain nombre d'anarchistes aux États-Unis, mais il ne sont pas du genre dangereux. Le tempérament français est très différent. Massez nos gens sur toute la longueur de Market Street, vous n'aurez rien à redouter. Mais faites la même chose avec un nombre égal de Français, alors le pire est à craindre" (20). Ne nous méprenons pas: l'organisation des Chevaliers du Travail n'est pas un syndicat révolutionnaire comme le sera plus tard l'IWW (Industrial Workers of the World, créé en 1905). Toutefois, leur projet politique offre de nombreuses ressemblances avec le mutuellisme développé par les premiers anarchistes français, au nombre desquels on retrouve la figure de Pierre-Joseph Proudhon (21).
La propriété c'est le vol
Les évêques du Québec ne réussiront pas à empêcher l'élection d'un militant des Chevaliers du Travail, Alphonse Télesphore Lépine, dans le comté de Montréal-Est aux élections de 1888. Si nous mentionnons le nom du premier député ouvrier au Québec, élu de surcroît dans le "bastion du prolétariat montréalais", c'est que Lépine est influencé par l'un des premiers penseurs de l'anarchisme, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865). Cette filiation lui vaudra les nombreuses critiques des défenseurs acharnés de l'ordre établi. Les slogans anti-Lépine (et anti-anarchistes) se multiplièrent avant son élection: "Propriétaires, prenez garde à vous", "Songez à la Commune de Paris, aux émeutes de Trafalgar Square et aux bombes de Haymarket à Chicago!", "Ces gens-là veulent abolir les loyers". Pourquoi tant de remue-ménage autour d'un personnage somme toute pacifique et conciliant?
"Au cours de l'année 1887, Lépine publia une Explication de la déclaration de principe des Chevaliers du Travail, destinée à mieux faire connaître l'organisation "aux compatriotes de langue française". (...) Un passage de la brochure laissait clairement entendre à quelle doctrine sociale se rattachait les premiers penseurs ouvriers québécois et quels courants idéologiques les influençaient. "Cet article [article IV de la déclaration de principe], écrivait Lépine, remet en mémoire le mot d'un grand économiste français: La propriété, c'est le vol. En établissant ce principe, monsieur Proudhon a voulu faire observer que la propriété n'avait pu, dans ses origines, s'établir et se fonder qu'en empiétant sur les droits imprescriptibles du peuple, qui seul a le droit de disposer de la terre, son héritage naturel..." (22)
D'où proviennent ces idées? Les échanges entre les États-Unis et le Québec devenant de plus en plus réguliers (notamment à travers l'émigration de milliers de canadiens-français vers les villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre), il n'est pas impossible que les divers courants socialistes libertaires commencent à trouver ici un terreau fertile avec la politisation croissante de la classe ouvrière. On retrouve des traces de cette pénétration à travers une publication socialiste révolutionnaire réalisée dès 1885 par des réfugiés de la Commune de Paris établis en Pennsylvanie (États-Unis). Leur journal mensuel ("La Torpille") est destiné aux travailleurs de langue française du Canada et des États-Unis. Son contenu est consacré "à la revendication des droits des travailleurs et à la lutte contre les iniquités sociales" (23), tout en fournissant "une très intéressante chronique sur la condition féminine contemporaine et le mouvement ouvrier" (24). Proche des idées de Johann Most, le mensuel changera de nom en 1890 pour devenir "Le Réveil des Masses", adoptant par le fait même une tendance anarcho-communiste. "Le Réveil des Masses" est publié sous forme de lettres bimestrielles (4 pages) pour toucher plus spécifiquement les "Français du Canada" (25).
Le géographe de l'anarchie
Les liens avec l'Europe semblent pour leur part assez restreint. La visite au Québec de l'anarchiste français Élisée Reclus en 1889 illustre bien cette situation. Du 6 juin au 4 juillet, Reclus parcours la province en tant que géographe. Il passe par Montréal, Ottawa, Calumet, le Lac Champlain, Roberval et Québec. Son journal de bord nous offre une éclatante description de la société québécoise. Reclus confirme dans son récit de voyage un certain nombre de faits que nous connaissons bien: l'omniprésence du clergé dans les affaires publiques, l'idiotie des curés qu'il croise sur sa route, le faible degré d'esprit critique chez les "élites" locales, la situation quasi coloniale du Canada-français... Presque par hasard, il rencontrera tout de même quelques personnages intéressants: un réfugié de la Commune de Paris vivant à Roberval avec toute sa famille (26) (et qui s'appelle Laliberté!) ainsi que deux libre-penseurs, l'un anglophone, l'autre francophone. Ce dernier, M. Tremblay, est un socialiste dont Reclus fait la connaissance sur le bateau qui le ramène en Europe: "un Canadien est à mes côtés, socialiste comme moi, et "pour la première fois", dit-il, proclamant sa pensée. Mais si c'est la première fois, ce n'est pas que la réflexion n'ait été longue. Peut-être le seul dans son pays, le bonhomme lit, étudie, recueille et annote les ouvrages socialistes, et il vient en France respirer une bouffée d'air pur" (27). C'est somme toute bien peu de monde pour un si grand pays!
En guise de conclusion
Quels constats pouvons-nous tirer de ces quelques repères historiques? Dans un premier temps, nous n'avons pas trouvé de courant anarchiste organisé au Québec dans la deuxième moitié du 19e siècle. Cette situation tranche avec celle prévalant aux États-Unis, où existent à cette époque de nombreux groupes et journaux anarchistes, toutes tendances confondues (individualiste, syndicaliste révolutionnaire, anarcho-communiste). Par ailleurs, on retrouve quelques traces significatives montrant une certaine diffusion des idées anarchistes dans les milieux intellectuels et ouvriers après 1871. D'autre part, cette période est jalonnée de révoltes ouvrières et populaires d'inspiration libertaire. Sans nécessairement être l'œuvre d'anarchistes, elles ont certainement une résonance familière pour les communistes libertaires d'aujourd'hui. Il faudra attendre les premières années du 20e siècle pour voir apparaître distinctement au Québec un mouvement anarchiste à part entière, principalement concentré à Montréal dans les milieux ouvriers juifs et canadien-français.
Michel Nestor
Dans le prochain numéro: les années 1900 à 1910
Notes:
1) Giuseppe Garibaldi (1807-1882) luttait contre l'autorité du Pape et des monarchistes pour la création d'une république en Italie.
2) Gagnon, Marcel A., (1964), "La Lanterne d'Arthur Buies", Ed. de l'Homme, Montréal, p. 8
3) Ibid, p. 71-72. Buies fait sans doute référence au premier congrès de l'Association internationale des travailleurs (A.I.T.), qui s'est tenu à Genève en 1866.
4) Ibid, p. 97
5) Rioux, Marcel (1987), "La Question du Québec", Ed. de l'Hexagone, p. 90
6) Qui n'a pas hésité à s'allier aux Prussiens pour mater l'insurrection.
7) Rioux, Marcel, ibid, p. 92
8) Voir à ce sujet "Les communautés culturelles au Québec" (1985), sous la direction de Michel Lefebvre et Yuri Oryschuk, aux éditions Fides.
9) Savard, Pierre (1970), "Le consulat général de France à Québec et à Montréal de 1859 à 1914", Presses de l'Université Laval, Québec, p. 93
10) Ibid, p. 93
11) Ibid, p. 93
12) Ibid, p. 94
13) Desrosiers, Richard et Héroux, Denis (1973), "Le travailleur québécois et le syndicalisme", Les presses de l'Université du Québec, p. 34-35
14) Ibid, p. 38-39
15) Ibid, p. 38-39
16) Ibid, p. 38-39
17) C'est à dire sa laïcité et l'absence d'aumonier pour superviser ses activités.
18) Rouillard, Jacques (1976), Le Québec et le congrès de Berlin 1902 in Labour-Le travailleur, vol 1 no 1, p.72
19) Ibid, p. 72
20) Lipton, Charles (1976), Histoire du syndicalisme au Canada et au Québec (1827-1959), Parti-Pris, Montréal, p.112
21) Voir à ce sujet l'article "Rien pour nous... tout pour tous et toutes".
22) Desrosiers et Heroux, ibid, p. 76
23) Creagh, Ronald (1986), "L'anarchisme aux États-Unis", Tome III, p. 1129
24) Ibid, p. 1129
25) Ibid, p. 1130
26) Chardak, Henriette (1997), "Elisée Reclus l'homme qui aimait la Terre", Stock, p. 456
27) Le journal d'Élisée Reclus peut être consulté sur le site http://www.gallica.bnf.fr(Publié pour la première fois dans le numéro 1 de Ruptures (automne 2001))
Les précurseurs
Le 19e siècle a vu l'émergence de l'anarchisme comme courant idéologique organisé autour de la pensée de Pierre-Joseph Proudhon, de Michel Bakounine et de Pierre Kropotkine, pour n'en nommer que quelques-uns. Au Québec, ce sont davantage les révolutions de 1836 (au Canada), 1848 (Palerme, Naples, Milan, Venise, Paris, Vienne, Berlin..) et de 1871 (Paris, Lyon) qui ont servi de modèles aux premiers libertaires canadiens-français. Certains d'entre eux sont davantage des humanistes radicaux que des anarchistes. C'est notamment le cas d'Arthur Buies (1840-1901), un libre-penseur anticlérical et révolutionnaire qui participa à l'insurrection républicaine dirigée par Garibaldi (1) lors de son séjour en Europe de 1859 à 1862. À son retour, Buies cherche à diffuser ses idées par le biais d'un journal populaire et satyrique s'attaquant à l'emprise du clergé sur la société canadienne-française. Au mois de septembre 1868, Arthur Buies publie le premier numéro de "La Lanterne", un bulletin de 16 pages pleines de "propos révolutionnaires" et de "chroniques scandaleuses". Pourfendant l'autorité du clergé, Buies s'attaque à l'atrophie des consciences dans une société peu réceptive à ses idées: "J'entre en guerre avec toutes les stupidités, toutes les hypocrisies, toutes les infamies" (2). Buies y proclame avec force son idéal de liberté: "la république, ou la liberté, n'est pas aujourd'hui ce que les peuples pensaient autrefois. La liberté moderne est inséparable de la fraternité. On ne la veut pas seulement pour un peuple, mais pour tous les peuples. On veut effacer les frontières, et voir tous les hommes unis dans la recherche du bien commun. Voyez ces associations d'ouvriers qui se rencontrent sur un point donné de l'Europe, mais qui viennent de tous les pays à la fois. Ces ouvriers déclarent qu'ils sont frères, et que les gouvernements ne les forceront pas à se battre les uns contre les autres. Voyez ces congrès pacifique qui se tiennent à Genève. C'est le premier pas vers la fusion des races et l'harmonie des droits populaires" (3).
L'humanisme radical de Buies va de pair avec une éducation libre, fondée sur la Raison et débarrassée des dogmes religieux. Ainsi seulement sera-t-il possible d'envisager une réelle égalité sociale et économique: "il faut pour cela que l'instruction soit libre, qu'elle soit dirigée par des hommes qui veulent faire d'autres hommes et non par une caste ambitieuse qui ne cherche qu'à faire des esclaves afin de leur commander" (4). "La Lanterne" paraîtra régulièrement pendant six mois avant d'être interdit de vente par le clergé. Buies n'est pas le seul à être visé par les autorités religieuses: quelques années plus tôt, un prêtre saisit chez un libraire de Montréal plus de 1500 volumes mis à l'index par l'église catholique et les brûle sur la place publique (5). Les seuls alliés objectifs de Buies semblent se trouver du côté de l'Institut Canadien de Québec. L'Institut Canadien est animé par quelques esprits progressistes malheureusement coupés du reste de la population. Cet isolement s'explique sans doute par la féroce répression dirigée contre eux par le clergé, mais également par leur proximité idéologique avec le libéralisme politique, alors très présent en Europe et aux États-Unis mais de plus en plus éloigné du mouvement ouvrier et davantage encore des idées socialistes.
L'influence de la Commune
Paradoxalement, c'est grâce à la Commune de Paris si l'anarchisme pose son pied au Québec. Face à l'arrivée imminente des troupes prussiennes et l'incapacité du gouvernement français à assumer la défense de Paris, le peuple s'arme, prend le contrôle de la Ville et proclame ses lois révolutionnaires en rupture avec l'État. Après un siège de plusieurs semaines, la révolte est durement réprimée par l'armée régulière française (6): 30 000 communards sont fusillés par les contre-révolutionnaires et un nombre égal prend le chemin de l'exil ou du bagne. La réaction du clergé canadien-français à cette révolution (avortée) est foudroyante. Monseigneur Raymond écrit: "La capitale de la France, centre de ces iniquités et de ces immondices, ne m'apparaît plus que comme une terre souillée, ainsi que celle de Babylone ou de Sodome, et comme telle appelant la vengeance du ciel" (7). Dès lors, la panique s'empare des curés canadiens-français: et si des communards venaient s'établir ici? Une campagne ouvertement xénophobe est orchestrée à travers la province de Québec. Les autorités religieuses mettent en garde l'opinion publique: "Le plus grand malheur qui peut arriver au Canada serait de tomber dans la possession de ces révolutionnaires. Dans la conjoncture présente, le gouvernement n'est pas le seul intéressé à éloigner les Français de cette province... mais tout fidèle sujet, tout vrai patriote, tout bon catholique qui désire conserver sa religion, ses libertés, ses lois, sa morale, y est particulièrement et personnellement intéressé" (8). Malheureusement pour les curés (et heureusement pour nous!), le spectre de l'anarchisme se matérialise bientôt sous leurs yeux, prenant la forme d'une marée humaine difficile à endiguer.
En 1871 et 1872, entre 1000 et 3000 communards s'exilent au Canada, la plupart à Montréal. Ceux-ci constituent "une société bruyante qui doit même être dispersée par la police lors d'une manifestation" (9). Le consul de France à Montréal les décrit comme "des socialistes, des ivrognes", "des gens déclassés et des réfractaires à la loi militaire" (10). On trouve parmi eux un ancien rédacteur du journal "le Père Duchesne", Alphonse Humbert (dit d'Abrigeon). Selon le consul, celui-ci attaque "les principes sur lesquels repose l'ordre social dans tout pays civilisé" (11). Humbert, condamné aux travaux forcés pour avoir incité le peuple à la révolte dans les pages de son journal, reviendra en France en 1879, profitant de l'amnistie qui est accordée aux communards. Entre temps, il prononce en 1874 une conférence à l'Institut Canadien de Québec sur les misères rencontrées par les immigrants français au Canada. Ces derniers ont la vie dure: la crise économique fait rage et le chômage massif plonge la plupart des exilés français dans la misère. La présence à Montréal d'un millier d'anciens soldats et d'officiers de la Commune oblige le consulat français à mettre sur pied en 1876 une société de bienfaisance pour venir en aide aux nouveaux immigrants arrivant de France. Les diplomates français craignent que les "tendances anarchiques" (12) et l'anticléricalisme des communards en exil déteignent non seulement sur leurs compatriotes fraîchement arrivés, mais également sur les travailleurs canadiens.
La révolte gronde
Aux yeux des réactionnaires canadiens-français, la Commune symbolise le mal révolutionnaire et socialiste. Il en va de même pour les associations ouvrières qu'une loi promulguée par le gouvernement fédéral rend légales en 1872. Le journal "le Nouveau Monde" (ultramontain) prédit les résultats d'une telle mesure: "Sir John A. MacDonald veut introduire au Canada une loi en vigueur en Angleterre... Mais la loi anglaise a été sanctionnée le 29 juin 1871, Elle n'a donc pas encore été en position de donner sa mesure et d'annoncer les résultats qu'elle produira infailliblement. Pourquoi se hâter quand nous savons ce que cette législation a produit en France. (...) N'avons-nous pas vu l'Association Internationale des Travailleurs diriger les mouvements révolutionnaires, établir la commune à Paris et à Lyon. C'est en 1864 que les Chambres françaises légalisèrent les coalitions et c'est en 1871 que l'Internationale est devenue maîtresse de Paris et qu'elle fit trembler la France" (13). En fait, ce n'est pas la présence des communards ou la légalisation des syndicats qui entraîneront des troubles dans la province de Québec, mais bien une grave crise économique, comparable à celle de 1929. Entre 1873 et 1878, les conflits ouvriers se multiplient aux quatre coins de la province au fur et à mesure que le chômage et la misère prennent de l'ampleur. Les travailleurs se tournent vers l'action directe pour avoir gain de cause. La spontanéité et la radicalité des révoltes ouvrières vont de pair avec un durcissement de la lutte des classes.
Le 17 septembre 1877, des journaliers employés à l'agrandissement du canal Lachine près de Montréal quittent le travail. Le motif: "les 300 employés de la Davis et Cie affirment avoir été employés pour 90 cents par jour et n'en recevoir que 80. Bientôt la grève se répand dans les autres sections du canal, certains confrères devant parfois être convaincus par la force, c'est à dire à coups de cailloux; tous les travaux se trouvent paralysés. (...) les grévistes attaquent le bureau de la Davis et Cie; plusieurs coups de feu sont échangés et deux hommes sont blessés. Des détachement de la police de la ville et une cinquantaine d'hommes de la milice doivent demeurer en permanence sur les lieux pour maintenir l'ordre" (14). Cette grève se règle finalement au début de janvier 1878, pour mieux reprendre sur d'autres chantiers de construction ailleurs en province.
De nouvelles émeutes ouvrières éclatent à Québec au mois de juin 1878: "plus de 500 employés sur les chantiers de construction du gouvernement, débraient, exigeant un salaire de 1,00$ par jour au lieu de 50 et 60 cents qui leur sont alloués à la suite d'une baisse de salaire; ils marchent sur le parlement de Québec, paradant dans les rues de la ville en arborant le drapeau rouge et exigeant de voir le Premier ministre, M. Joly. Ce dernier affirme ne rien pouvoir faire pour eux puisque ce sont des entrepreneurs qui paient les ouvriers, mais il leur promet pourtant une hausse de 20 cents par jour, ce que les grévistes refusent, résolus de ne pas accepter moins de 1,00$. Des troubles éclatent alors en différents endroits de la ville: des grévistes enfoncent des portes d'usines, envahissent les ateliers du chemin de fer de la Rive Nord, commettent des dégâts à la fabrique d'allumettes Paré, sur la rivière Saint-Charles. Le 12 juin, plusieurs centaines d'entre eux se rendent chez un entrepreneur en construction, M. Peters, pour le forcer à signer un document promettant 1,00$ par jour; sur son refus, on saccage les bureaux de l'établissement. Quelques uns partent ensuite piller l'entrepôt de farine Renaud, rue Saint-Paul. Des soldats accourus sans armes pour assurer l'ordre, doivent se replier; ils reviennent armés, et après la lecture du Riot Act tirent sur la foule. Un des émeutiers est atteint mortellement" (15). Il s'agit d'Édouard Beaudoire, un ouvrier d'origine française que des rapports militaires décrivent comme un socialiste ayant participé à la Commune de Paris. "Le soir, des manifestations rassemblent trois à quatre milles hommes et des discours incendiaires sont prononcés; un groupe va même jusqu'à libérer un gréviste à la prison de Québec" (16). Le lendemain, l'arrivée massive de troupes accourues de Montréal parvient à rétablir l'ordre: dès le 14 juin, certains ouvriers retournent au travail. Ainsi se termine une autre révolte enflammée...
Les Chevaliers du Travail
La crise économique passée, les syndicats refont surface au Québec. Une première assemblée des Chevaliers du Travail (Knights of Labor) voit le jour à Montréal en 1882; rapidement, l'organisation se développe aux quatre coins de la province, soulevant beaucoup d'émoi chez les prélats catholiques. Aux États-Unis, son apparition remonte à 1869. Sa création et son développement au sud de la frontière fut soutenu par de nombreux socialistes et anarchistes, notamment à Chicago. En 1886, Mgr Tachereau demande à Rome d'intervenir pour interdire cette "secte maçonnique", pensant ainsi freiner la progression des Chevaliers dans la Belle Province. On reproche à l'organisation sa "neutralité" (17), le caractère secret de ses activités, son approche plus combative qu'on associe à la lutte des classes. Quel est donc ce programme sensé amener la révolution aux portes de Québec et de Montréal? Un amalgame de réformes radicales pour l'époque (contre le travail des enfants, pour l'instruction publique, pour l'égalité des hommes et des femmes selon la formule "à travail égal, salaire égal"), jumelé à une critique du système capitaliste, tout particulièrement de l'exploitation salariale: "nous ne croyons pas que l'émancipation des travailleurs réside dans l'augmentation des salaires et la réduction des heures de travail; nous devons aller beaucoup plus loin que cela, et nous n'y parviendrons que si le régime du salariat est aboli" (18).
Au fil des ans, les Chevaliers du Travail arriveront à rassembler à travers tout le Québec un nombre important d'ouvriers non-spécialisés, délaissés par les syndicats de métiers ouvertement corporatistes. D'après l'historien Jacques Rouillard, les Chevaliers du Travail avaient une conception assez large de la classe ouvrière: "leur projet visait rien de moins qu'à réunir l'ensemble des producteurs dans un vaste mouvement pour l'abolition du salariat et le rétablissement d'une société nouvelle fondée sur la coopération et la petite propriété" (19). Fortement décentralisées et contrôlées par leur base, les assemblées des Chevaliers du Travail regroupaient tous les travailleurs, sans distinction de métier, de sexe, de croyance, de couleur ou de nationalité.
Chez les haut-dirigeants des Chevaliers du Travail aux États-Unis (dont l'organisation est en complète dégénérescence), une certaine inquiétude commence à se faire sentir: comment continuer à garder le contrôle sur cette masse d'ouvriers de plus en plus turbulente, défiant ouvertement l'autorité du clergé et du patronat en plus d'enfreindre les règles habituelles des trade-unions ? Parlant des ouvriers canadiens-français, le leader américain des Knights of Labor, Terence V. Powderly, avait l'habitude de dire: "Il y a tant d'anarchistes au Canada! Ils [ceux au pouvoir] ont raison de se méfier. Les Français sont bien plus difficiles à manier que les autres peuples. Nous avons aussi un certain nombre d'anarchistes aux États-Unis, mais il ne sont pas du genre dangereux. Le tempérament français est très différent. Massez nos gens sur toute la longueur de Market Street, vous n'aurez rien à redouter. Mais faites la même chose avec un nombre égal de Français, alors le pire est à craindre" (20). Ne nous méprenons pas: l'organisation des Chevaliers du Travail n'est pas un syndicat révolutionnaire comme le sera plus tard l'IWW (Industrial Workers of the World, créé en 1905). Toutefois, leur projet politique offre de nombreuses ressemblances avec le mutuellisme développé par les premiers anarchistes français, au nombre desquels on retrouve la figure de Pierre-Joseph Proudhon (21).
La propriété c'est le vol
Les évêques du Québec ne réussiront pas à empêcher l'élection d'un militant des Chevaliers du Travail, Alphonse Télesphore Lépine, dans le comté de Montréal-Est aux élections de 1888. Si nous mentionnons le nom du premier député ouvrier au Québec, élu de surcroît dans le "bastion du prolétariat montréalais", c'est que Lépine est influencé par l'un des premiers penseurs de l'anarchisme, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865). Cette filiation lui vaudra les nombreuses critiques des défenseurs acharnés de l'ordre établi. Les slogans anti-Lépine (et anti-anarchistes) se multiplièrent avant son élection: "Propriétaires, prenez garde à vous", "Songez à la Commune de Paris, aux émeutes de Trafalgar Square et aux bombes de Haymarket à Chicago!", "Ces gens-là veulent abolir les loyers". Pourquoi tant de remue-ménage autour d'un personnage somme toute pacifique et conciliant?
"Au cours de l'année 1887, Lépine publia une Explication de la déclaration de principe des Chevaliers du Travail, destinée à mieux faire connaître l'organisation "aux compatriotes de langue française". (...) Un passage de la brochure laissait clairement entendre à quelle doctrine sociale se rattachait les premiers penseurs ouvriers québécois et quels courants idéologiques les influençaient. "Cet article [article IV de la déclaration de principe], écrivait Lépine, remet en mémoire le mot d'un grand économiste français: La propriété, c'est le vol. En établissant ce principe, monsieur Proudhon a voulu faire observer que la propriété n'avait pu, dans ses origines, s'établir et se fonder qu'en empiétant sur les droits imprescriptibles du peuple, qui seul a le droit de disposer de la terre, son héritage naturel..." (22)
D'où proviennent ces idées? Les échanges entre les États-Unis et le Québec devenant de plus en plus réguliers (notamment à travers l'émigration de milliers de canadiens-français vers les villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre), il n'est pas impossible que les divers courants socialistes libertaires commencent à trouver ici un terreau fertile avec la politisation croissante de la classe ouvrière. On retrouve des traces de cette pénétration à travers une publication socialiste révolutionnaire réalisée dès 1885 par des réfugiés de la Commune de Paris établis en Pennsylvanie (États-Unis). Leur journal mensuel ("La Torpille") est destiné aux travailleurs de langue française du Canada et des États-Unis. Son contenu est consacré "à la revendication des droits des travailleurs et à la lutte contre les iniquités sociales" (23), tout en fournissant "une très intéressante chronique sur la condition féminine contemporaine et le mouvement ouvrier" (24). Proche des idées de Johann Most, le mensuel changera de nom en 1890 pour devenir "Le Réveil des Masses", adoptant par le fait même une tendance anarcho-communiste. "Le Réveil des Masses" est publié sous forme de lettres bimestrielles (4 pages) pour toucher plus spécifiquement les "Français du Canada" (25).
Le géographe de l'anarchie
Les liens avec l'Europe semblent pour leur part assez restreint. La visite au Québec de l'anarchiste français Élisée Reclus en 1889 illustre bien cette situation. Du 6 juin au 4 juillet, Reclus parcours la province en tant que géographe. Il passe par Montréal, Ottawa, Calumet, le Lac Champlain, Roberval et Québec. Son journal de bord nous offre une éclatante description de la société québécoise. Reclus confirme dans son récit de voyage un certain nombre de faits que nous connaissons bien: l'omniprésence du clergé dans les affaires publiques, l'idiotie des curés qu'il croise sur sa route, le faible degré d'esprit critique chez les "élites" locales, la situation quasi coloniale du Canada-français... Presque par hasard, il rencontrera tout de même quelques personnages intéressants: un réfugié de la Commune de Paris vivant à Roberval avec toute sa famille (26) (et qui s'appelle Laliberté!) ainsi que deux libre-penseurs, l'un anglophone, l'autre francophone. Ce dernier, M. Tremblay, est un socialiste dont Reclus fait la connaissance sur le bateau qui le ramène en Europe: "un Canadien est à mes côtés, socialiste comme moi, et "pour la première fois", dit-il, proclamant sa pensée. Mais si c'est la première fois, ce n'est pas que la réflexion n'ait été longue. Peut-être le seul dans son pays, le bonhomme lit, étudie, recueille et annote les ouvrages socialistes, et il vient en France respirer une bouffée d'air pur" (27). C'est somme toute bien peu de monde pour un si grand pays!
En guise de conclusion
Quels constats pouvons-nous tirer de ces quelques repères historiques? Dans un premier temps, nous n'avons pas trouvé de courant anarchiste organisé au Québec dans la deuxième moitié du 19e siècle. Cette situation tranche avec celle prévalant aux États-Unis, où existent à cette époque de nombreux groupes et journaux anarchistes, toutes tendances confondues (individualiste, syndicaliste révolutionnaire, anarcho-communiste). Par ailleurs, on retrouve quelques traces significatives montrant une certaine diffusion des idées anarchistes dans les milieux intellectuels et ouvriers après 1871. D'autre part, cette période est jalonnée de révoltes ouvrières et populaires d'inspiration libertaire. Sans nécessairement être l'œuvre d'anarchistes, elles ont certainement une résonance familière pour les communistes libertaires d'aujourd'hui. Il faudra attendre les premières années du 20e siècle pour voir apparaître distinctement au Québec un mouvement anarchiste à part entière, principalement concentré à Montréal dans les milieux ouvriers juifs et canadien-français.
Michel Nestor
Dans le prochain numéro: les années 1900 à 1910
Notes:
1) Giuseppe Garibaldi (1807-1882) luttait contre l'autorité du Pape et des monarchistes pour la création d'une république en Italie.
2) Gagnon, Marcel A., (1964), "La Lanterne d'Arthur Buies", Ed. de l'Homme, Montréal, p. 8
3) Ibid, p. 71-72. Buies fait sans doute référence au premier congrès de l'Association internationale des travailleurs (A.I.T.), qui s'est tenu à Genève en 1866.
4) Ibid, p. 97
5) Rioux, Marcel (1987), "La Question du Québec", Ed. de l'Hexagone, p. 90
6) Qui n'a pas hésité à s'allier aux Prussiens pour mater l'insurrection.
7) Rioux, Marcel, ibid, p. 92
8) Voir à ce sujet "Les communautés culturelles au Québec" (1985), sous la direction de Michel Lefebvre et Yuri Oryschuk, aux éditions Fides.
9) Savard, Pierre (1970), "Le consulat général de France à Québec et à Montréal de 1859 à 1914", Presses de l'Université Laval, Québec, p. 93
10) Ibid, p. 93
11) Ibid, p. 93
12) Ibid, p. 94
13) Desrosiers, Richard et Héroux, Denis (1973), "Le travailleur québécois et le syndicalisme", Les presses de l'Université du Québec, p. 34-35
14) Ibid, p. 38-39
15) Ibid, p. 38-39
16) Ibid, p. 38-39
17) C'est à dire sa laïcité et l'absence d'aumonier pour superviser ses activités.
18) Rouillard, Jacques (1976), Le Québec et le congrès de Berlin 1902 in Labour-Le travailleur, vol 1 no 1, p.72
19) Ibid, p. 72
20) Lipton, Charles (1976), Histoire du syndicalisme au Canada et au Québec (1827-1959), Parti-Pris, Montréal, p.112
21) Voir à ce sujet l'article "Rien pour nous... tout pour tous et toutes".
22) Desrosiers et Heroux, ibid, p. 76
23) Creagh, Ronald (1986), "L'anarchisme aux États-Unis", Tome III, p. 1129
24) Ibid, p. 1129
25) Ibid, p. 1130
26) Chardak, Henriette (1997), "Elisée Reclus l'homme qui aimait la Terre", Stock, p. 456
27) Le journal d'Élisée Reclus peut être consulté sur le site http://www.gallica.bnf.fr(Publié pour la première fois dans le numéro 1 de Ruptures (automne 2001))
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