samedi, septembre 22, 2007

Cause Commune #12

>Le numéro 12 de Cause commune, le journal de la NEFAC au Québec est maintenant disponible sur le web. 3000 exemplaires papier de ce journal sont distribués gratuitement par des militantEs libertaires, membres ou non de l’organisation. Cause commune se veut un tremplin pour les idées anarchistes, en appui aux mouvements de résistance contre les patrons, les proprios et leurs alliés au gouvernement. Si le journal vous plaît et que vous voulez aider à le diffuser dans votre milieu, contactez le collectif de la NEFAC le plus près de vous.


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Cause Commune #11

>Le numéro 11 de Cause commune, le journal de la NEFAC au Québec est maintenant disponible sur le web. 3000 exemplaires papier de ce journal sont distribués gratuitement par des militantEs libertaires, membres ou non de l’organisation. Cause commune se veut un tremplin pour les idées anarchistes, en appui aux mouvements de résistance contre les patrons, les proprios et leurs alliés au gouvernement. Si le journal vous plaît et que vous voulez aider à le diffuser dans votre milieu, contactez le collectif de la NEFAC le plus près de vous.

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Cause Commune #10

>Le numéro 10 de Cause commune, le journal de la NEFAC au Québec vient de sortir des presses. 3000 exemplaires de ce journal sont distribués gratuitement par des militantEs libertaires, membres ou non de l’organisation. Cause commune se veut un tremplin pour les idées anarchistes, en appui aux mouvements de résistance contre les patrons, les proprios et leurs alliés au gouvernement. Si le journal vous plaît et que vous voulez aider à le diffuser dans votre milieu, contactez le collectif de la NEFAC le plus près de vous.
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Cause Commune Spécial 1er mai

>En attendant le numéro 10 de Cause commune, les camarades de Montréal ont produit un numéro spécial pour le premier mai.


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Cause Commune #9

>Le numéro 9 de Cause commune, le journal de la NEFAC au Québec vient de sortir des presses. 3000 exemplaires de ce journal sont distribués gratuitement par des militantEs libertaires, membres ou non de l’organisation. Cause commune se veut un tremplin pour les idées anarchistes, en appui aux mouvements de résistance contre les patrons, les proprios et leurs alliés au gouvernement. Si le journal vous plaît et que vous voulez aider à le diffuser dans votre milieu, contactez le collectif de la NEFAC le plus près de vous.


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Cause Commune #8

Le numéro 8 de Cause commune, le journal de la NEFAC au Québec vient de sortir des presses. 3000 exemplaires de ce journal sont distribués gratuitement par des militantEs libertaires, membres ou non de l’organisation. Cause commune se veut un tremplin pour les idées anarchistes, en appui aux mouvements de résistance contre les patrons, les proprios et leurs alliés au gouvernement. Si le journal vous plaît et que vous voulez aider à le diffuser dans votre milieu, contactez le collectif de la NEFAC le plus près de vous.


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Cause Commune #7

Le numéro 7 de Cause commune, le journal de la NEFAC au Québec vient de sortir des presses. 3000 exemplaires de ce journal sont distribués gratuitement par des militantEs libertaires, membres ou non de l’organisation. Cause commune se veut un tremplin pour les idées anarchistes, en appui aux mouvements de résistance contre les patrons, les proprios et leurs alliés au gouvernement. Si le journal vous plaît et que vous voulez aider à le diffuser dans votre milieu, contactez le collectif de la NEFAC le plus près de vous.


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Numéro spécial sur la marche de solidarité sans frontière

Des membres de la NEFAC de Montréal et de Sherbrooke font présentement la marche de 8 jours organisé par la coalition Solidarité Sans Frontières.


La NEFAC a produit une édition spéciale de Cause Commune sur la marche. Il s'agit en fait d'un tract format 'legal' recto-verso (un pdf est disponible ici). N'hésitez pas à la reproduire en masse!


Au sommaire:


- Contre les patrons et les frontières : aux côtés des sans-statut!


- Des faits sur les réfugiés au Canada


- Personne n’est illégale! La marche sur Ottawa


Cause Commune #6


Cause commune se veut un tremplin pour les idées anarchistes, en appui aux mouvements de résistance contre les patrons, les proprios et leurs alliés au gouvernement.


Au sommaire du no 6 (format HTML)


Pour une histoire du chômage
Logement: Une victoire populaire à Québec
L'Anarchie de A à Z: F comme Fédéralisme
La grève étudiante, racontée par des libertaires de ...
Québec, St-Georges, Sherbrooke et Montréal.
Sur les lignes - une chronique syndicale (6)
Liberté pour Gorka et Eduardo

Numéro spécial sur la grève étudiante

La NEFAC a produit un numéro spécial de Cause Commune portant spécifiquement sur la grève étudiante en cours. Il s'agit en fait d'un tract format 'legal' recto-verso. Vous en trouverez ici une copie pdf (cliquez sur l'image). N'hésitez pas à la reproduire en masse!


Au sommaire:


- La grève en éducation est un baume qui doit s'étendre


- La grève s’amorce à l’Université de Sherbrooke : Un exemple à imiter


- "La FECQ-FEUQ ne nous représente pas


RUPTURES: La revue francophone de la NEFAC

Ruptures tente d'aborder un champ non couvert par la presse d'agitation: l'analyse et la théorie.

Cinq numéros ont été publiés à date:

#1:
Dossier spécial sur l'organisation
#2:
Dossier spécial sur le patriarcat
#3:
Dossier spécial sur les classes sociales
#4:
Dossier spécial sur le nationalisme, le racisme et l'extrême-droite
#5:
Dossier spécial sur les contre-pouvoirs
#6:
Mouvements communautaire et anarchiste : une rencontre fructueuse?
#7
S'organiser à l'école; Quand l'extrême-droite se mêle de santé et d'environnement; Oaxaca


Abonnement et distribution:

Une revue militante ne peut survivre que grace aux abonnements, alors, abonnez-vous! Québec/Canada régulier: 15$ pour 4 numéros, soutien et hors-Québec/Canada: 30$ et plus.



Pour la distribution:
5$ poste payée l'ex. (il reste encore des copies des six premiers numéros); pour plus d'exemplaires, contactez-nous. Les chèques peuvent être fait à l'ordre de "Groupe Émile-Henry".


Pssit : Nous sommes disposéEs à faire des échanges avec d'autres publications libertaires (genre 20 copies contre 20 copies).


Pour toute correspondance: Collectif anarchiste La Nuit, a/s E.H., C.P. 55051, 138 St-Vallier Ouest, Québec (Qc), G1K 1J0, Canada.

Northeastern Anarchist

The Northeastern Anarchist is the English-language magazine of the Northeastern Federation of Anarcho-Communists (NEFAC), covering news of revolutionary resistance that is of interest to the anarchist movement, and publishing class struggle anarchist theory, history and analysis in an effort to further develop anarchist communist ideas and practice.

Issue #1, Spring 2001
First Issue!

Issue #2, Summer 2001
The FTAA Protests In Quebec City

Issue #3, Fall/Winter 2001
Anarchists Against The War

Issue #4, Spring/Summer 2002
Class Struggle Beyond Anti-Globalization Protest

Issue #5, Fall/Winter 2002
Bring The Class War Home

Issue #6, Winter/Spring 2003
Platformism Without Illusions

Issue #6.5
Special Anti-War Supplement

Issue #7, Spring/Summer 2003
On The Intersections Of Race And Class

Issue #8, Fall/Winter 2003
Anarchists In The Workplace

Issue #9, Summer/Fall 2004
Anti-Militarism, Anti-Electoralism, Wages For Housework, and more!

Issue #10, Spring/Summer 2005
Fight to Win!: Developing Anarchist Strategy in Social Movements

Issue #11, Spring 2006
Magonismo, Especifismo, Organizational Dualism and more!

Issue #12, Winter 2007
Occupation, Reclamation, Self-Management: Pyeongtaek, Six Nations of the Iroquois, ZANON, and more!



Ordering Information:

Current issue is $5ppd ($6 international) per copy. For distribution, bundle orders are $3 per copy for three or more copies, and $2.50 per copy for ten or more.

Subscriptions are $15ppd for four issues ($18 international).

Back issues are $2ppd ($3 international) per copy; special offer package for the entire set of back issues (#1-7) now only $10. The Northeastern Anarchist's special anti-war supplement is still available for $1ppd ($2 international), bulk orders are $10 for a dozen.

Checks or money orders can be made out to "Northeastern Anarchist" and sent to:

Northeastern Anarchist
PO Box 230685
Boston, MA 02123, USA
email: northeastern_anarchist@yahoo.com



lundi, septembre 10, 2007

Chemin faisant, nous apprenons-Les cinq premières années de la NEFAC

La fin des années 1990 a été une période déprimante pour les anarchistes de l’Amérique du nord. Le mouvement n'allait pas vraiment bien. Énormément de militantEs de longue date sont passéEs à autres choses tandis que plusieurs projets ont été dissouts ou mis en veilleuse.

Les anarchistes des années 1990 avaient beaucoup essayé de développer une stratégie et de se positionner pour la prochaine montée des luttes, le prochain grand mouvement social. CertainEs ont parlé d'écologie, d'autres de contre-institutions (hum… de librairies alternatives), d'autres ont tenté de développer en marge un militantisme anarchiste ou radical (Anti-Racist Action, Earth First!, Food not Bombs, Copwatch, Anarchist Black Cross, etc.) pendant que d'autres encore n’ont juré que par la contre-culture (essentiellement le mouvement punk). D’aucunEs ont même tenté de mettre sur pied des organisations et des réseaux anarchistes.

Anti-Racist Action: mouvement antiraciste qui prône l’action directe et la confrontation contre l’extrême droite.

Earth First!: mouvement dit «d’écologie profonde» pronant l’action directe non-violente et le sabotage.

Food not Bombs: mouvement pacifiste spécialisé dans la distribution gratuite de bouffe végétarienne récupérée. Le chapitre de Québec publiait le zine Hé... Basta!

Copwatch: pratique militante consistant à surveiller les agissements de policiers en les filmant. Le COBP fait, entre autre, du «copwatch».

Anarchist Black Cross: mouvement de soutien aux prisonniers politiques.

Love & Rage: organisation politique libertaire ayant publié un journal du même nom pendant 9 ans. Voir le bilan de cette organisation publié dans le premier numéro de Ruptures (disponible sur nefac.net).

Démanarchie: tabloïd anarchiste et populiste publié au Québec dans les années 1990.

Plateformiste: courant organisationnel de l’anarchisme s’inspirant de la «Plateforme d’organisation des communistes libertaires», un document produit par un groupe d’anarchistes russes en exil après leur défaite de 1921 aux mains des bolshéviks. La Plateforme prône une organisation politique anarchiste basée sur un haut niveau d’entente théorique et tactique et la responsabilité collective. Plus de détails sur nefac.net et dans le premier numéro de Ruptures.

Lutte-de-classiste: se dit des révolutionnaires qui pensent que les luttes de classe sont l’un des principaux --voire LE-- moteur de changement social.

En 1998, l'organisation que tout le monde prenait plaisir à détester (ou admirer), la Fédération Révolutionnaire Anarchiste Love & Rage, a implosé tandis que la plupart des projets qui se définissaient par opposition à elle ou qui se trouvaient simplement dans son ombre ont éprouvé de sérieux problèmes. Au Québec, le mouvement a aussi piqué du nez avec les disparitions de Démanarchie, Food Not Bombs et plusieurs autres groupes et collectifs. Plus d'une décennie de militantisme anarchiste semblait s'évaporer. Pour beaucoup, il était clair à cette époque que le mouvement anarchiste des années 1990 avait échoué et était en train de fermer boutique. En fait, quand le grand mouvement social attendu a finalement fait irruption dans les rues de Seattle en 1999, non seulement tout le monde a été pris par surprise mais il ne restait presque plus personne pour commenter (sinon Chuck0, le webmestre d'Infoshop.org).

Seattle a donné un élan formidable au mouvement anarchiste. D'une scène politico-culturelle très marginale, celui-ci a été catapulté du jour au lendemain au coeur d'un mouvement de masse. C’est à ce moment-là qu’est née la NEFAC.

D’où vient l’idée ?
Les frustrations avec la « scène »

Nos frustrations face au mouvement anarchiste nord-américain étaient nombreuses et profondes. Être libertaires ne nous empêchait pas de trouver que ce mouvement manquait de cohérence politique et de coordination. La plupart du temps, selon nous, les anarchistes tenaient un discours politique plutôt mal dégrossi et on les retrouvait soit isoléEs dans des organisations de masse réformistes ou encore rassembléEs dans des groupes radicaux eux-mêmes isolés. En tout cas, nous trouvions que les anarchistes étaient «déconnectéEs» des oppriméEs, de leurs mouvements, et manquaient de leviers pour changer les choses.

Cette absence de lien avec les oppriméEs signifiait aussi que le destin de l'anarchisme devenait intimement lié à celui de sous-cultures –le mouvement punk et, dans une moindre mesure, les manifestations modernes du « peace and love » des hippies– au point ou l’anarchisme lui-même était en train de devenir un sous-produit de ces sous-cultures, totalement étranger à la vie des classes populaires. Et si la plupart d'entre nous proviennent du milieu punk ou skinhead, nous pensons néanmoins que l'anarchisme va beaucoup plus loin qu'un simple mode de vie ou une éthique « do-it-yourself ». Pour nous, l'idéal anarchiste est d'abord et avant tout une philosophie politique qui doit être ouverte à touTEs pour arriver à se réaliser pleinement (et la perspective de voir un jour tout le monde devenir punk ou skinhead nous apparaît hautement improbable…).

Les discussions pour former une nouvelle organisation anarchiste ont donc commencé peu de temps avant Seattle, dans la période qui a suivi la dissolution de Love and Rage et Démanarchie. À ce moment-là, l'idée n’était partagée que par une petite bande d'anarchistes disséminéEs dans tout le nord-est américain. Que le contact entre deux petits collectifs de Québec et Boston n’ait pu se faire que par le biais d’un article paru dans une revue anarchiste britannique (Organise!) en dit long sur notre niveau d'aliénation et d'isolement à l’époque. Rien d’étonnant si l’on sait que le discours officiel du mouvement anarchiste était alors la propriété exclusive des anti-organisationnalistes de Anarchy!, Fifth Estate et Infoshop.org. Pour ces gens, l'idée de former une organisation anarchiste avait déjà été essayée et n’avait mené qu’au gauchisme; il s’agissait d’un échec programmé, d’un projet dangereux, point à la ligne. Nous avions un autre point de vue sur la question.

CertainEs d'entre nous avaient eu la chance de voyager en Europe et de constater sur place les avantages réels d’une organisation. Plusieurs lisaient avidement la presse anarchiste européenne qui apparaissait beaucoup plus mature que sa contre-partie nord-américaine. Sans com-pter que le mouvement européen demeure, c'est le moins qu'on puisse dire, beaucoup plus gros, arrivant à produire quelques hebdomadaires et de multiples mensuels alors qu’ici nous avons de la difficulté à faire paraître une revue quatre fois par année. Nous désirions reproduire le succès de nos camarades anarchistes d’outre-mer. Nous avons donc commencé à étudier l'histoire et les structures de leurs organisations.

En raison de nos expériences dans le contexte nord-américain, nous avons été attirés par la tradition plateformiste du communisme libertaire. Ce qui n’empêchait pas une très forte sympathie pour l’anarcho-syndicalisme, l’autre tradition lutte-de-classiste large et cohérente de l’anarchisme. Mais le fait que les organisations syndicalistes révolutionnaires n'allaient nulle part et la manière dont le mouvement syndical s’est institutionalisé ici –avec nos lois forçant le monopole de la représentation syndicale (« close shop ») et l'absence d'un syndicalisme minoritaire ou même pluriel– ne nous laissait pas croire qu’il y aurait de l’espace pour construire un tel mouvement en Amérique du nord. De plus, pour des raisons de proximités culturelles, sociales et linguistiques, les arguments en faveur d'une organisation communiste libertaire de deux groupes anglophones, l'Anarchist Federation et le Worker's Solidarity Movement, nous apparaissaient très sensés.

L’arrivée de la NEFAC

La NEFAC a enfin été fondée, après un an de cogitation, lors d'un congrès tenu à Boston en avril 2000.

Si elle adhère aux principes plateformistes que sont l'unité théorique et tactique, la NEFAC a toujours eu des attentes modestes de ce côté. L’idée était simplement de construire une organisation qui rassemblerait des révolutionnaires autour d'une tradition commune et d’un désir d’élaborer une théorie et une pratique collectives. En dehors de cette idée, les membres fondateurs de la NEFAC possédaient peu de chose en commun sinon une volonté de s’enraciner dans la classe ouvrière et ses mouvements sociaux. Nous voulions y tester nos points de vue et, éventuellement, créer un anarchisme à caractère populaire qui redonnerait à notre mouvement l'influence qu'il a eue par le passé au coeur des luttes de classes. Avant tout, nous nous sommes atteléEs à concrétiser notre désir de s’organiser.

On peut identifier une première période de construction des fondations de la NEFAC. Pendant un an, nous avons discuté de nos buts et principes, de notre constitution et de notre orientation stratégique minimale; puis nous les avons testés en pratique.

Les «Buts et principes» furent directement inspirés d'un document, en tout point similaire, publié dans chaque numéro de Organise!, la revue de la Fédération anarchiste britannique. C'était, et ça demeure, une courte déclaration de nos accords politiques de base.

Notre constitution, pour sa part, a été inspirée de documents similaires produits depuis les années 1970 par le mouvement libertaire français, principalement la constitution de l'Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA). Il peut sembler drôle, ou triste selon le point de vue, que notre constitution ait été écrite en prenant pour modèle une organisation qui comportait des douzaines de groupes et des centaines de membres tandis que de notre côté, en comparaison, nous ne pouvions compter que sur deux vrais groupes et une douzaine d'individus isolés. Au fond, il s’agissait plus de notre «vision idéalisée» du fonctionnement d’une organisation révolutionnaire que d’un document pratique reflétant notre développement réel.

Pour ce qui est de notre orientation stratégique minimale, elle s’est résumée à cette phrase désormais sur-utilisée et qui est originalement tirée de nos Buts et principes : « La NEFAC est une organisation de militantEs révolutionnaires de divers mouvements de résistance qui s'identifient à la tradition communiste dans l'anarchisme. L'activité de la fédération est organisée autour du développement théorique, de la propagande anarchiste et de l'intervention dans les luttes de notre classe, que ce soit de façon autonome ou par le biais d'une implication directe dans les mouvements sociaux. »

Pendant cette première période, les interventions de la NEFAC se sont inscrites dans le cadre du mouvement anti-mondialisation et du mouvement anticapitaliste plus ou moins anarchiste. Malgré quelques succès réels, notamment à Washington et Québec, les limites de ce type d'action nous sont rapidement apparues (comme au reste du mouvement anticapitaliste, d'ailleurs). C'est à partir d'une critique de la «course aux sommets» et de notre volonté d'enraciner nos pratiques dans les mouvements sociaux des classes ouvrières et populaires que nous avons décidé d'essayer autre chose. Ainsi, pour concrétiser cet enracinement et contribuer à ce que l’anarchisme retrouve l’influence plus large du passé, nous avons laissé derrière nous un certain activisme (la planification du contingent radical de la prochaine manif…) pour commencer à penser et agir en fonction d’une stratégie à plus long terme.

Vers une stratégie

Cortège libertaire au camp des mal-logéEs.

Deux ou trois ans après avoir défini les grands axes d'intervention de la NEFAC, le temps est venu de clarifier ce que nous voulions dire par «intervention dans les luttes de notre classe». D’abord, notre compréhension de la relation théorique entre l'organisation anarchiste et les mouvements sociaux a été expliquée dans un texte officiel, La question de l'organisation révolutionnaire anarchiste :

«Une perspective radicale ne peut émerger, selon nous, que de mouvements sociaux. C'est pourquoi nous prônons la radicalisation de toutes les luttes (du latin "radix", c'est-à-dire "racine" : radicaliser signifie aller aux racines des problèmes). Par le biais de cette radicalisation et de notre engagement en tant que communistes libertaires dans divers mouvements de résistance, nous voulons contribuer au développement d'une conscience de classe autonome, seul garde-fou contre les récupérations politiques de diverses tendances (incluant une éventuelle récupération par un courant anarchiste). La révolution que nous souhaitons ne sera pas l’oeuvre d'une organisation, même anarchiste, mais d'un large mouvement de classe par lequel les "gens ordinaires" vont prendre directement le plein contrôle sur la totalité de leur vie et de leur environnement.»

Comme nous sommes une toute petite organisation, nous avons également décidé de choisir un certain nombre de priorités spécifiques et de concentrer notre implication à long terme sur celles-ci. Nous avons opté pour intervenir prioritairement sur les fronts du travail, de la communauté, ainsi que de l'immigration et du racisme. Cette décision a représenté un pari puisque rares sont les membres de la NEFAC qui avaient une expérience réelle de l'un ou l'autre de ces fronts de lutte. Néanmoins, nous les avons choisis parce que nous croyons que ce sont ceux où un pouvoir social et une culture de résistance peuvent croître, de même qu’en raison de leur importance stratégique dans une perspective révolutionnaire.

Le front du travail va de soi pour une organisation qui parle toujours de lutte de classes et prétend être enracinée dans la tradition communiste libertaire. Pour nous, le lieu de travail demeure l'endroit où, fondamentalement, se manifeste l'exploitation comme il est l'endroit où devra commencer une transformation radicale de la société. C'est aussi là où les gens ordinaires disposent du plus grand potentiel de pouvoir.

Le front de la communauté était moins évident mais nous pensons que, si le travail est encore central, la communauté a pris une nouvelle importance depuis les années 1960 avec l'émergence des luttes urbaines. En tant que relation sociale, le capitalisme est un phénomène global qui a une incidence partout et, au fur et à mesure que la présente restructuration de l'économie se réalise (avec pour résultat l'atomisation des lieux de travail par la sous-traitance, le «travail autonome», etc.), la communauté a maintenant un potentiel aussi fort que le lieu de travail pour favoriser l'émergence d'une nouvelle conscience de classe. Le communisme libertaire a une longue et belle histoire d'implication dans les luttes communautaires et nous la continuons par notre présence dans des groupes anti-pauvreté, des associations de locataires, des comités de quartier, etc.

Enfin, étant donné les attaques actuelles contre les immigrantEs, l'histoire du racisme et l’impact de celui-ci sur la classe ouvrière de ce continent, nous avons également choisi de concentrer notre énergie sur les problèmes d'immigration et de racisme (qui sont aussi des problèmes ouvriers et communautaires).

La NEFAC avance qu’un programme révolutionnaire doit commencer avec les besoins et les revendications des personnes les plus opprimées et que les militantEs doivent lutter coude à coude avec celles-ci. C’est ce que nous tentons de faire. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, nous avons tenu notre pari et réussi à réorienter l'activité des membres de notre organisation dans ces champs d'action.

Nous pensons qu'une distinction doit être clairement faite entre une organisation politique spécifique et un mouvement social mais nous ne croyons pas que les deux soient totalement étrangers l'un à l'autre. Pour nous, «la pratique organisationnelle anarchiste est l'un des moments des luttes sociales, c'est une assemblée de militantEs sur la même longueur d'onde, un lieu de confrontation et de synthétisation d'idées et d'expériences sociales et politiques» (autre extrait de La question de l'organisation révolutionnaire anarchiste). Nous ne nous voyons donc pas comme des gens qui « colonisent » les mouvements sociaux mais plutôt comme des militantEs comme les autres, à la recherche de la meilleure stratégie pour que ces mouvements gagnent. C'est dans cet esprit que nous abordons notre travail en tant qu’organisation politique et c'est pourquoi nous disons que nous ne recherchons pas de positions de leadership formel pour nous-mêmes mais plutôt un leadership idéologique, ce qui signifie essentiellement que nous voulons débattre démocratiquement à l'intérieur des mouvements pour faire avancer nos points de vue (lesquels peuvent changer si nous perdons la bataille des idées et si la pratique prouve que nous avons tort).

À contre-courant

Être pratiquement à contre-courant de l’ensemble du mouvement anarchiste ne va pas sans mal. Nous avons avant tout recruté dans ce bassin et, sur une période d’à peu près trois ans, du moins aux Etats-Unis, notre membership aura progressé de façon constante. Par contre, cette source de recrutement s'est tarie –on en fait vite le tour– et une organisation qui se tourne désormais vers les mouvements syndicaux, communautaires ou issus de l'immigration n'offre plus tellement d'attraits pour de jeunes militantEs en voie de radicalisation (profil de beaucoup d’anarchistes). Ainsi, malgré une croissance récente au Québec et en Ontario (toujours essentiellement due au milieu anarchiste), notre membership global stagne depuis deux ans.

À partir du moment où nous avons adopté notre nouvelle «ligne» d'intervention, nous avons tenté beaucoup de choses et accumulé une bonne dose d'expérience. Globalement, nous avons appris à soutenir et quelques fois à initier des luttes sociales sans tomber dans les pièges opportunistes d’une certaine gauche politique. Bien sûr, nous avons commis des erreurs et quelques-unes de nos interventions sont encore «déconnectées» ou trop franchement propagandistes mais, règle générale, nous sommes aujourd'hui les bienvenus là où nous nous impliquons et nos contributions sont appréciées. Mieux encore, certainEs de nos camarades ont appris le b.a.ba du syndicalisme en fondant des syndicats sur leurs lieux de travail et en initiant des luttes «originales et exemplaires» (au sens où elles dépassent les méthodes habituelles du syndicalisme institutionnel).

Par contre, si nous avons gagné un certain respect, nous n'avons pas encore réussi à intéresser à l’anarchisme les gens que nous rejoignons. Le lien n'est pas toujours clair entre nos orientations combatives, nos analyses et cet anarchisme. Même que nous avons malheureusement tendance à fonctionner en vase clos, sans réussir à impliquer réellement les gens proches de nous. Notre jeunesse et notre manque d'expérience, tant individuelle que collective, expliquent peut-être que nous ayons été un peu repliés sur nous-mêmes. Sauf que ça ne peut pas durer à moins de chercher à tourner en rond.

Pour progresser, il faudra une seconde mutation volontaire de la NEFAC, semblable à celle entreprise lorsque nous avons convenu de priorités organisationnelles spécifiques. À cette époque, malgré nos dénégations, notre orientation stratégique était essentiellent dirigée vers le mouvement anarchiste. Il s'agissait pour nous de convaincre nos pairs de la nécessité de s'organiser et de créer un pôle communiste libertaire légitime dans notre mouvement, ce que nous avons fait avec un certain succès (comme l'illustre le nombre de nouveaux groupes qui se disent communistes libertaires ou anarcho-communistes en comparaison d’il y a cinq ans). Aujourd'hui, nous nous trouvons dans une étrange position : sans dépendre complètement du reste du mouvement anarchiste, nous n'avons pas non plus assumé pleinement notre nouveau «public cible». Plus bêtement, nous sommes assis entre deux chaises.

On s’en va où ? Sortir du nid douillet

Ashanti Alston, un ancien Black Panther, lors d'une conférence organisée conjointement par la NEFAC et le Collectif Reclus-Malatesta à Joliette.

L'anarchisme nord-américain est d’une ampleur si insignifiante qu'il ne sert pas à grand chose d'y constituer un pôle communiste libertaire. À l'avenir, il faudrait plutôt réfléchir dans l’optique de créer un pôle anarchiste au sein des mouvements sociaux, un véritable front libertaire au cœur des luttes de classes. Ce qui implique de réinventer nos pratiques et nos interventions propagandistes. Actuellement, nous achevons une première phase d'accumulation d'expériences. Sans changer nos priorités d’intervention, il faudrait maintenant passer aussi à une accumulation de forces.

Un premier pas dans cette direction pourrait être de rejoindre touTEs ces militantEs qui, au fil des ans, ont rompu les liens avec le soi-disant mouvement anarchiste au profit d'une implication plus profonde dans les mouvements sociaux. S’amalgamer avec ces vétérantEs pourrait être une première étape pour amener l'anarchisme social à devenir un pôle légitime de ces mouvements (sans qu’on puisse y voir un quelconque noyautage) et générer de nouvelles adhésions militantes à l'anarchisme. C'est-à-dire que le nombre de militantEs des mouvements sociaux se réclamant de l'anarchisme, et accessoirement de notre organisation, doit augmenter pour en venir à avoir un poids réel sur la société. Pour ce faire, il faut que l'anarchisme –et notre organisation– ait quelque chose à offrir à ces gens. Ce quelque chose pourrait être un cadre d'analyse ainsi que des méthodes d'action et d'organisation. Ce qui signifie pour nous, entre autres, un changement déjà commencé dans notre appareil propagandiste. Par exemple, l’apparition de journaux de la NEFAC essentiellement composés de nouvelles et d'analyses socio-politiques représente un pas dans cette direction.

Populariser l'anarchisme dans les mouvements sociaux implique aussi de rendre cet anarchisme accessible au commun des mortels, donc de renforcer sa présence politique dans nos villes. Notre courant propre, le communisme libertaire, ne peut pas non plus se permettre de demeurer confidentiel (et nous ne devons pas compter sur le reste du mileu anarchiste pour le présenter adéquatement à la population). Malheureusement, notre implication plus profonde dans les mouvements sociaux s'étant traduite par des changements de priorités, nous avons été moins visibles sur la place publique que par le passé. Il y a un travail de propagande générique qui se fait trop peu. Ce défaut devrait disparaître au fur et à mesure que nous allons prendre de l'expérience et, espérons-le, de l’expansion.

Après tout, comment voulons-nous que les gens qui se radicalisent deviennent anarchistes si nous ne sommes pas présents politiquement en tant qu’anarchistes? Propager une ligne combative, sans perspectives stratégiques et sans expliquer notre projet de société, n’est pas suffisant (et c’est pourtant ce que fait trop souvent la NEFAC). Tôt ou tard, les gens se posent des questions d'ordre stratégique et politique. Si nous ne sommes pas capables d'offrir un minimum de réponses, ils iront voir ailleurs (chez les communistes autoritaires ou les réformistes dont les programmes ont le mérite d'être clairs).

Une autre voie de développement que nous explorons depuis peu devrait être approfondie. Pour consolider l'anarchisme dans notre classe, nous allons maintenant là où il n'est pratiquement jamais allé : dans les petites villes de notre région. Cette nouvelle orientation propagandiste permet de faire connaître l’anarchisme là où il est faible ou inexistant. Pourrions-nous en faire plus de ce côté ?

À ses débuts, la NEFAC réclamait de ses membres un investissement considérable de temps et d'énergie car nous étions encore moins nombreux et tout était à construire. Maintenant, nous en sommes rendus à une étape où nous pouvons probablement dégager ce qu’il faut pour aider à la création et soutenir de nouveaux collectifs dans différentes régions, notamment en fournissant pas mal de propagande à peu de frais. Sauf que pour y arriver, il faudra faire les premiers pas.

La relation «normale» entre les anarchistes des grandes villes et ceux et celles des plus petites demeure trop souvent une voie à sens unique : ils et elles viennent dans les grands centres urbains pour les salons du livre, les manifs, les librairies locales, les conférences, les rassemblements, etc. mais, en retour, ne reçoivent pratiquement jamais de visite, même lorsqu’ils organisent des événements. Ce constat doit changer et les relations doivent devenir réciproques.

Des groupes de la NEFAC du Québec et du centre de l’Atlantique ont déjà commencé à attaquer ce problème : ils essaient de visiter aussi souvent que possible les camarades plus éloignés et organisent des tournées qui s’arrêtent dans les petites villes. Ces groupes espèrent ainsi contribuer à des relations plus égalitaires.

La NEFAC suscite déjà quelques adhésions en dehors des plus gros centres urbains de notre région. Que ce soit à Québec (ben oui, c'est plutôt petit), Ottawa, Petersborough, York, Worshester ou, plus récemment, Saint-Georges et Sherbrooke, notre fédération commence à s'implanter en dehors des «grandes villes». Mais ces débuts demeurent chambranlants et quand nous n’arrivons pas à effectuer les suivis avec nos contacts et à réaliser des choses avec eux, les groupes tombent et les gens quittent sur la pointe des pieds (deux cas récents à Ottawa et Worshester). Il faudrait donc épauler plus concrètement les camarades. Malheureusement, en dehors des participations communes aux grandes mobilisations et des contributions à nos publications, une grande lacune de la NEFAC reste son incapacité à générer des campagnes d'agitation et d’autres projets communs.

L'expérience a montré que nos structures régionales, où les camarades sont capables de se rencontrer plus souvent et de bâtir ensemble des campagnes et des projets autour d’enjeux locaux, sont très utiles pour mettre de la vie dans l'organisation et faire grandir la confiance et la solidarité. Les camarades du Québec et du centre de l’Atlantique ont déjà des unions régionales se rencontrant régulièrement et nous espérons qu'à force d’avancer, nous arriverons à mettre sur pied des structures similaires en Ontario et en Nouvelle-Angleterre. Ce serait probablement l’idéal pour permettre aux gens en dehors de nos grandes villes de s'impliquer dans la NEFAC et le mouvement anarchiste.

Un bilan en date.
Révélation choc !
La NEFAC n’est qu'un réseau...

La NEFAC est ambiguë au niveau organisationnel. Au début, comme nous partions de rien et n’avions pas l’expérience de ce genre d’entreprise, nous avons eu tendance à avoir une approche plutôt mécanique de l’organisation. Notre compréhension de celle-ci était vraiment plus théorique que pratique comme le montre l’adoption d'une constitution modelée sur un document français conçu pour des centaines de membres plutôt que d'en produire une nous-mêmes.

Il reste que malgré nos prétentions plateformistes et notre belle constitution, nous sommes bien plus un réseau qu'une fédération ou une organisation comme pouvait l'être Love & Rage avec ses sections locales et tout le reste. Cela a pour avantage que nos groupes de bases (i.e. les collectifs) demeurent réellement autonomes et sont –ou en tout cas peuvent être– en contact constant avec tous les autres roupes, sans devoir passer par un filtre central. Là-dessus, la naissance de la NEFAC à l'ère d'Internet plutôt qu'à celle de la poste y est sans doute pour quelque chose. Mais reconnaissons du moins que nous avons réussi le tour de force de créer une organisation à la fois très décentralisée et très unitaire.

Toutefois, il y a vraiment des incongruités. Par exemple, nous avons été incapables de créer des structures centrales comportant des postes élus et contrôlées par l'ensemble des membres. Et comme il n'existe aucune structure de ce type, toutes les tâches, même les tâches politiques comme l'édition de nos publications, sont données en mandat à des groupes locaux autonomes. La plupart du temps, cette situation n’apporte pas de problèmes importants. Mais il y a tout de même deux types de complications : d'une part, il est à toute fin pratique impossible pour la fédération de déceler un problème avant qu'une crise n'éclate et, d'autre part, les gens qui ont des mandats ont tendance à percevoir les projets dont ils ont la charge comme leurs bébés alors que le reste de l'organisation se sent mis de côté (ce fut plus ou moins le cas pour tous nos projets de propagande : site web, Northeastern Anarchist, Ruptures, Barricada, Strike! et Cause Commune). L'un de nos prochains défis sera d'augmenter la transparence et la participation de touTEs, tout en conservant notre efficacité.

Il faut aussi reconnaître que la NEFAC va bien seulement lorsque les membres –et les collectifs– vont bien. Périodiquement, nous éprouvons des problèmes de responsabilité collective à tous les niveaux. Comme nous n’avons personne en charge de coordonner l'ensemble de la fédération, il est difficile de voir au bon déroulement des mandats (même si ce point s’améliore). S’ajoute à cela une allergie collective aux questions d'argent. Évidemment, nous avons une trésorerie et nous sommes touTEs senséEs payer des cotisations (un tabou qui a été surmonté) mais le bon fonctionnement de l'organisation, pour cet aspect comme pour beaucoup d’autres, dépend de la bonne volonté et de l'auto-discipline de tout le monde. Si la bonne volonté est presque toujours au rendez-vous, l'auto-discipline manque parfois à l'appel... Nous ne sommes pas les seuls à éprouver ce genre de problème mais, à la
longue, ça peut devenir ridicule.

Encore une fois, l'existence même de la NEFAC est un acquis organisationnel. Le mode réseau, même s'il détonne avec ce que peut sous-entendre notre discours, n'est pas nécessairement négatif. En tout cas, force est de constater que ça marche. Avec le temps, nous avons fait évoluer nos pratiques et développé nos outils organisationnels. De toute façon, la NEFAC étant une association volontaire, son fonctionnement dépend avant tout du simple engagement de ses membres. Mais il y tout de même quelques petits trucs que nous pourrions corriger.

L’un d’eux est d’abord une question d'attitude. Souvent, les gens parlent beaucoup (ou plutôt «tchattent») et adoptent un discours assez dur mais, concrètement, font peu de choses au quotidien. Ainsi, le travail se réalise dans l’urgence, par «à coup», à l'image de la culture activiste. Il serait profitable d'instaurer une routine organisationnelle permettant d'intégrer nos tâches politiques à notre quotidien. Entendons par là de systématiser certaines de ces tâches comme la collecte des cotisations, le paiement des revues et journaux, la distribution de nos publications, l'organisation de réunions et d'événements, l'animation d'un réseau de sympathisantEs, les prises de contact avec d’autres groupes, etc. Bref, si on arrivait à se prendre un peu plus au sérieux, ça ne ferait pas de tort...

Par ailleurs, au niveau de l'unité théorique et tactique, disons d’abord que les acquis sont nombreux. L'existence de la NEFAC et la vision de l'organisation révolutionnaire qu’elle véhicule en font partie. Notre orientation stratégique sur trois fronts de lutte aussi. Et lorsque nous aurons finalement adopté notre position politique sur le travail, une étape supplémentaire aura été franchie dans ce sens.

Néanmoins, il faut noter qu’une ambiguïté reste à clarifier : est-ce que les interventions sur les différents fronts de lutte doivent passer par la création de nouvelles organisations de masse radicales qui contamineraient «de l'extérieur» les mouvements sociaux ou bien par l'implication directe au sein d’organisations de masse déjà existantes dans le but de les radicaliser ? Jusqu’ici nos expériences ne permettent pas de conclure sur cette question, ni même d’affirmer qu'une stratégie exclut l'autre. Mais il faut reconnaître qu'il y a une ambiguïté.

Ceci dit, pour conclure, soulignons que nous n'avons pas peur de l’ambiguïté. Nous sommes des anarchistes et non des marxistes-léninistes; nous n'avons pas de dirigeants, pas de modèles théoriques établis et pas de «ligne juste» vers lesquels nous tourner. De plus, notre organisation est une organisation humaine : chemin faisant, nous apprenons. Plusieurs avancent actuellement sur le même chemin que nous et les questions avec lesquelles nous nous débattons sont les mêmes qui se posent à des anarchistes de partout dans le monde. Qu'il se nomme espefista ou plateformiste, notre courant prend corps un peu partout. La NEFAC n'a pas toutes les réponses, pas plus qu'elle ne dispose de la stratégie parfaite. Mais nous demeurons toujours en développement et en apprentissage.

Personne ne sait exactement comment une minorité politique peut devenir une force radicalisante dans les luttes ouvrières et populaires tout en développant la démocratie et la redevabilité; comment atteindre des victoires à court terme sans perdre de vue un cadre révolutionnaire; comment construire des organisations et des mouvements réellement internationaux et multilingues; comment élaborer des stratégies pour favoriser l’émergence d’une culture de résistance et d’un pouvoir populaire, etc. Personne ne sait tout ça mais tout le monde a son idée… Qui veut partager son bout ?

Nicolas Phébus
Collectif anarchiste La Nuit

(Publié pour la première fois dans le numéro 5 de Ruptures, mai 2005)

Sur les traces de l'anarchisme au Québec - 6. Les années '50

Pour la gauche nord-américaine, les années ’50 sont associées à une longue traversée du désert. Au Québec comme ailleurs, la fièvre anti-communiste et la chasse aux sorcières reprennent de plus belle. Le régime Duplessis exerce toujours sa domination sur la société. Mais dès la fin des années ’40, une partie du mouvement ouvrier se révolte contre les multinationales qui les exploitent. En 1949, les mineurs d’Asbestos et de Black Lake mènent une lutte très dure contre leurs employeurs. Cette grève attire l’attention du groupe français « Socialisme ou Barbarie ». Les membres de « Socialisme ou Barbarie » sont à l’origine assez proches des thèses de la gauche communiste. Ils sont en contact avec un « groupe trotskiste » au Québec, animé probablement par le syndicaliste Jean-Marie Bédard. Toutefois, « Socialisme ou Barbarie » évoluera au cours des années ’50 vers une perspective anti-autoritaire assez proches des thèses communistes libertaires. Tout en soulignant que les revendications des travailleurs de l’amiante ne sont pas « révolutionnaires », l’auteur de l’article ne manque de souligner le fait que ce sont des syndicats catholiques qui sont à l’origine du conflit. Ce processus de radicalisation, qui ne fait que commencer, ira en s’accentuant au fil des ans. Deux membres de « Socialisme ou Barbarie », Roland Eloi et Pierre Lanneret, émigrent au Québec au début des années ’50. À en croire des acteurs de la gauche libertaire montréalaise, Eloi et Lanneret ne semblent pas avoir eu de contacts directs avec les autres individus et groupes anti-autoritaires présents à la même époque. Plus que jamais, l’isolement semble être devenu la règle.Les chemins de l’exil Même si la guerre est terminée depuis plusieurs années, des réfugié-e-s continuent d’affluer d’Europe dans le port d’Halifax. Les hostilités ont déraciné des milliers de personnes qui n’ont nulle part où aller. Une organisation internationale d’aide aux réfugié-e-s créée par les Nations-Unies (l’IRO – « International Refugee Organization ») leur offre le voyage en Amérique où l’on cherche de la main d’oeuvre bon marché. C’est dans ce contexte qu’arrive au Québec un groupe de militant-e-s anarcho-syndicalistes originaires d’Espagne. Membres de la « Confederacion Nacional del Trabajo » (CNT), ces dernier-e-s viennent pour la plupart du sud de la France, où ils/elles ont connu les camps de concentration après la défaite aux mains des fascistes. Tant bien que mal, les anarcho-syndicalistes y ont reconstitué des branches de leur organisation. Ces militant-e-s révolutionnaires feront de même à leur arrivée ici.C’est par train qu’on les amène de Halifax jusqu’à Québec, où les immigrant-e-s sont trié-e-s, puis orienté-e-s vers des employeurs potentiels. Si certains choisissent de s’installer à Québec (tels les trois frères Bastida et leurs parents), la majorité se dirige à Montréal. C’est le cas d’Enrique Castillo et d’Elvire Hernandez. Avec leurs deux enfants, âgés de 16 et 12 ans, ils s’établissent dans la Métropole en 1953 après avoir passé un an à Jonquière où Castillo s’est d’abord trouvé du travail au Canadien National dans l’entretien des wagons. À Montréal, Castillo participe activement à la Fédération locale de la CNT qui regroupe une quarantaine de membres. Comme il a occupé la fonction de secrétaire d’une section de métallos affiliée à la CNT pendant les années ’30 à Barcelone, puis dans un groupe à Montauban (France), ses compagnons lui demandent de prendre le même mandat ici.Les activités de la « Fédération locale » pendant les années ‘50 prendront plusieurs formes. Le premier objectif du groupe est de maintenir vivante la flamme de la révolution libertaire et de garder un lien avec les activités de la CNT en exil basée à Toulouse. Une demi-douzaine de militant-e-s s’occupent de la section locale de « Solidarité internationale antifasciste » (S.I.A.). On retrouve parmi eux Francisco Rebordosa et Alfredo Monros. D’après les souvenirs du fils d’Enrique Castillo et d’Elvire Hernandez, Nardo Castillo, Rebordosa était « le prototype du militant anarchiste, transporté par ses idées ». Pendant de nombreuses années, on pouvait le voir à des événements publics avec sa table de littérature. Selon Castillo, « Rebordosa était resté traumatisé par la guerre civile, tout particulièrement le souvenir de ses camarades mort-e-s au front. Inlassablement, il répétait : il n’y a pas de cause qui valent la mort d’un être humain». Pour sa part, Alfredo Monros est alors considéré comme « l’artiste » du groupe montréalais. Ses dessins servent régulièrement à illustrer les tracts et brochures publiés par les membres de la CNT. Un recueil de ses oeuvres sera d’ailleurs publié par la Fédération locale. On y retrouve la douleur de la mort, la détresse de tout laisser derrière soi, la lutte infatigable contre la barbarie fasciste.Le coeur du travail accompli par les membres de la CNT à Montréal sera de structurer au Québec l’opposition à Franco. C’est ainsi qu’en 1955 est créée la Liga Democratica Espagnola, qui regroupe des militant-e-s de différentes tendances politiques anti-franquistes. L’organisation compte environ 80 membres, dont une majorité d’anarchistes. La « Ligue » publie à partir de 1959 un journal mensuel, « Umbral », qui est édité au domicile d’Enrique Castillo. Ses membres fréquentent assidûment le Centre espagnol sur la rue Peel, un local ouvert par un militant de l’UGT (1), Adolpho Iglesias : « cet homme étonnant, à la bonhommie naturelle, était un démocrate dans l’âme. Il aidait les gens qui sautaient des navires marchands pour fuir leur pays. Ces réfugié-e-s aboutissaient au Centre espagnol, qui servait souvent de point de chute » (2). Plusieurs actions sont organisées au fil des ans contre les manoeuvres du consul espagnol à Montréal afin de réhabiliter le régime. C’est ainsi que les membres de la « Ligue » débarquent à l’Université de Montréal pour y dénoncer une soirée de théâtre organisé par les « factieux ». Comble d’ironie, on y présente une oeuvre de Federico Garcia Lorca, un dramaturge espagnol assassiné par les troupes de Franco en 1936... Les anarchistes produisent un tract rétablissant les faits historiques qu’ils/elles remettent aux spectateurs/spectatrices présent-e-s. L’action se termine par l’intervention de la police.Un choc culturel et politiqueDès leur arrivée au Québec, « les militant-e-s anarchistes sont frappé-e-s par l’omniprésence de l’Église, elle qui avait été l’ennemie numéro 1 en Espagne » (3). Celles et ceux qui ont des enfants doivent les envoyer à l’école catholique, même si ils/elles sont athées. Après avoir connu les affres de la guerre et des camps en France, plusieurs sont soulagé-e-s de voir une certaine régularisation de leur statut. Si les papiers ne posent plus problème, la survie reste toujours une préoccupation centrale. Comme la majorité des immigrant-e-s, les anarchistes espagnol-e-s débarquent avec à peine quelques dizaines de dollars en poche. Certains vont travailler sur la construction, dans l’industrie lourde, dans les manufactures. D’autres vont devenir bûcherons, serveurs ou boulangers. Des métiers difficiles où les militant-e-s anarcho-syndicalistes se frottent pour la première fois au syndicalisme nord-américain. Et c’est le choc! « Ils venaient d’une école où l’on défendait le syndicalisme les armes à la main », précise Nardo Castillo. Ici, à cause de la formule du « closed shop », on leur impose une affiliation syndicale qu’ils/elles n’ont pas choisi. Le mouvement ouvrier pratique alors un syndicalisme « d’accommodement » avec les patrons, à mille lieux de ce que les libertaires ont connu en Europe. Plusieurs lutteront avec acharnement contre le dirigisme de la bureaucratie syndicale.C’est notamment le cas d’Anna Delso. Anna a quinze ans lorsque éclate la révolution en 1936. À Madrid, elle rejoint un regroupement de femmes libertaires, les « Mujeres Libres» qui fait un travail de terrain dans les quartiers populaires tout en menant une lutte contre l’oppression patriarcale : « elles ont dit : la cause des femmes, c’est tout de suite ou jamais. Nous avons pris la place qui nous revenait de droit. Moi, j’avais 16 ans et j’étais secrétaire de la Fédération des femmes libres. Je savais à peine écrire et je rédigeais déjà des articles sur les femmes libres, les femmes libertaires. Je donnais en exemple les grandes révolutionnaires russes, comme Emma Goldman » (4). Après la défaite du camp révolutionnaire, elle quitte l’Espagne pour la France où elle passe près de douze ans dans la clandestinité et la précarité.Arrivée à Montréal en 1951, elle se trouve du boulot dans l’industrie du vêtement où elle travaille pendant 26 ans. Avant d’arriver à Montréal, elle ne connaît rien du Québec : « j’ignorais jusqu’à l’existence d’un pays ou d’une ville de ce nom. Ma famille et moi sommes venues ici parce que nous parlions français (...) nous n’avions rien, la situation des immigrés était difficile. Nous avons donc fait comme les marins, nous sommes partis au gré du vent. (...) Je venais ici pour survivre et gagner ma vie. Je n’y suis venue avec aucun espoir révolutionnaire. Je voulais vivre en attendant que le fascisme espagnol s’effondre » (5). Le syndicalisme qu’elle trouve ici est aux antipodes de celui qu’elle a connu en Espagne. Anna est horrifiée par ce qu’elle découvre. La corruption des dirigeants, les détournements de fonds, le connivence avec les patrons et le régime Duplessis font partie intégrante du système : « j’ai eu des bagarres terribles avec le syndicat dont j’étais membre, l’Union internationale des ouvriers du vêtement pour dames (UIOVD). (...) Je les dérangeais tellement que je me suis retrouvée sur la liste noire » (6).La fin d’une époqueSi Anna Delso poursuit au Québec un engagement social et politique (notamment au sein du mouvement féministe, puis du mouvement anarchiste pendant les années ’70 et ‘80), la plupart des membres de la Fédération locale de la CNT resteront en retrait des débats qui traversent la société québécoise. Les libertaires espagnol-e-s se retrouvent face à un contexte social qui se situe à des années lumières de la révolution qu’ils/elles ont vécu. Qui plus est, la mouvance anarchiste peine à s’y développer.Ce qui reste du groupe automatiste continue néanmoins sur la voie tracée par le Refus global (7). Peu à peu, Paul-Émile Borduas tourne le dos à l’engagement public. C’est le poète et dramaturge Claude Gauvreau qui prend l’initiative de rassembler ceux et celles désirant poursuivre la lutte. Au début des années ’50, plusieurs actions d’éclat sont organisées par ces« rebelles », lesquelles visent directement le conservatisme des institutions artistiques et sa fermeture à l’art vivant. Leur « campagne d’assainissement contre l’arrivisme bourgeois » est particulièrement virulente. Malgré quelques succès, le groupe va s’étioler au cours des années qui suivent. En 1952, une signataire du Refus Global, l’actrice Muriel Guilbault, se suicide. L’année suivante, Borduas et Ferron quittent le Québec. Reste Claude Gauvreau qui, plus que jamais, continue d’écrire et de maintenir avec flamboyance un esprit libertaire hors limite. Autour de lui se greffent bientôt plusieurs jeunes auteur-e-s, comme la poètesse Janou Saint-Denis. D’après elle, l’influence de Gauvreau et de ses ami-e-s sur le projet anarchiste au Québec « s’est concrétisé dans une culture de vie, de politique et de production artistique dont les traces [seront] visibles dans l’ensemble du mouvement de contestation des deux décennies [suivantes] » (8).Les anarchistes espagnol-e-s ont-ils croisé les peintres et poètes issu-e-s de la mouvance automatiste au cours des années ‘50? Si tel fut le cas, ce ne peut être qu’à l’Échouerie. Ce café est alors fréquenté par les membres de la Fédération locale de la CNT de même que par le milieu contre-culturel montréalais, comme du reste quelques autres établissements du centre-ville, dont « la Hutte suisse ». L’anarchiste Alex Primeau est du nombre des habitué-e-s. Il fait partie d’un petit cercle de libertaires francophones qui s’activent tant bien que mal à Montréal. Malgré le l’épais brouillard idéologique qui enveloppe la société canadienne-française, quelques-uns continuent de propager leurs idées. L’un d’eux, Joseph Larivière, est animé d’une passion incroyable pour dénoncer le cléricalisme. Il est en lien avec un groupe new-yorkais qui publie la revue « Freethinker » de même qu’avec Émile Armand, l’éditeur du bulletin anarchiste « l’En Dehors » auquel Larivière s’abonne en 1954. Nardo Castillo, qui a milité à ses côtés, en garde un bon souvenir : « Il s’installait avec une table de revues et de publications qu’il faisait venir de France et les distribuait pour deux fois rien. Tout son salaire y passait : sa cave était pleine de propagande, un vrai capharnaüm! C’était un homme discret, d’une conduite exemplaire, dont la principale satisfaction était de pouvoir semer la merde».Castillo rencontre également Paul Faure, le libraire anarchiste et correspondant d’Émile Armand. Faure lui vend une copie de « l’Encyclopédie anarchiste ». « J’étais alors très jeune, se rappelle Nardo. Je me souviens encore de son regard, qui fixait les choses ou les gens, soit pour les radiographier ou les comprendre intensément. Il faut voir Faure comme un exemple : il a conservé un discours et une attitude en accord avec ses convictions jusqu’à la fin de ses jours ». Même à un âge avancé, Faure continue de diffuser quelques publications anarchistes de langue française. Toutefois, son moral est au plus bas. Dans une lettre adressée Émile Armand, il se confie : « ici, après plus de trente ans de propagande, je reconnais que le résultat n’est point seulement négatif, mais qu’il y a régression dans l’entendement et le raisonnement des gens. Aujourd’hui, c’est le néant, la mort des idées ». On perd sa trace en 1956. La disparition de Paul Faure marque la fin d’une époque pour le milieu libertaire francophone.Un autre groupe arrive à MontréalSi Alex Primeau suit pendant quelques années la trajectoire des automatistes, il tisse également des liens d’amitié avec un groupe d’anarchistes d’origine juive arrivé d’Europe à la même période que les militant-e-s de la CNT. Rescapé-e-s des camps d’extermination nazis, ces militant-e-s sont originaires des pays d’Europe de l’Est. Certain-e-s, comme Eva Schwartz, ont combattu en Russie pour défendre le pouvoir des soviets contre les « rouges » et les « blancs ». D’autres, tel M. Freud, se sont impliqué-e-s dans les mouvements pacifistes radicaux. Malheureusement, nous savons très peu de choses de leurs activités pendant les années ‘50. Ils et elles ne sont pas les seul-e-s militant-e-s anti-autoritaires à débarquer à Montréal. Des centaines d’ex-membres du Bund (un groupe socialiste juif anti-sioniste) se joignent ainsi à l’Arbeiter Ring entre 1949 et 1951 (9). L’afflux de ces réfugié-e-s permet de donner un second souffle à l’organisation ouvrière juive pendant près d’une décennie.En conclusionLes années ’50 marquent un tournant dans l’histoire des idées anarchistes au Québec. La génération de militant-e-s d’avant-guerre tire sa révérence. Celle qui est apparue après 1945 autour du groupe automatiste peine à s’organiser politiquement. Sa remise en cause de la société ne passe pas par une implication au sein du mouvement ouvrier ou populaire. Pendant que certain-e-s accedent à une carrière internationale, d’autres s’enfoncent dans « l’underground ». Les anarchistes espagnol-e-s resteront à l’écart des tribulations de ce milieu. Mais contrairement aux libertaires juifs arrivé-e-s au début du siècle, ils et elles n’auront pas d’impact significatif sur le mouvement ouvrier, sans doute à cause de leur nombre beaucoup plus restreint. Il faudra attendre près de 10 ans avant que ne réapparaisse de nouvelles publications d’inspiration libertaires au Québec, portée par une nouvelle vague déferlante, celle de 1968.Michel Nestor(Québec)(1) Union General de Trabajadores, un syndicat d’inspiration socialiste(2) Entrevue réalisée par l’auteur avec Nardo Castillo(3) Ibid(4) Sroka, Ghila Benesty, « Conversation avec Anna Delso » in La Parole Métèque, numéro 12 (Hiver 1990), p. 6-7. Pour en savoir plus sur cette période de sa vie, consultez l’autobiographie d’Anna Delso « Cent hommes et moi : estampes d’une révolution », publiée aux Éditions de la Pleine Lune(5) Ibid(6) Ibid(7) Au sujet des liens entre le groupe automatiste et l’anarchisme, voir le cinquième numéro de Ruptures (printemps 2005).(8) Anonyme, Le pouvoir de vibrer à l’innatendu (sic) in La Nuit, 26 janvier 1981(9) Rubinstein, M (1957), A Review of the Past 25 years, Arbeiter Ring, Montréal, p. 7. À propos du Bund et de l’Arbeiter Ring à Montréal, voir le deuxième, troisième et quatrième numéro de Ruptures.(Publié pour la première fois dans le numéro 6 de Ruptures, mai 2006

Sur les traces de l'anarchisme au Québec - 5. Les années '40

Comme ce fut le cas un peu partout à travers le monde, la deuxième guerre mondiale a considérablement ralenti le développement des idées anarchistes au Québec. Les liens entre l’Europe et l’Amérique du Nord sont pratiquement coupés pendant toute la durée du conflit. Au Québec, on assiste à un retour au conservatisme. Après avoir perdu le pouvoir en 1939, l’Union Nationale remporte la victoire aux élections de 1944. Le chef du parti, Maurice Duplessis, dirige les destinées de la province jusqu’en 1959, l’année de sa mort. Sous son «règne», les libertés fondamentales sont constamment violées, avec la bénédiction du clergé catholique, sous fond de maccarthysme. Dans une lettre à l’anarchiste français Émile Armand, Paul Faure décrit en ces termes le climat politique auquel les «réfractaires» (libertaires compris) font face pendant la «Grande Noirceur» : «Depuis plus de 40 ans que je suis dans ce pays, je constate que le mouvement des idées n’a jamais été aussi bas. Mais par contre, la réaction ne s’est jamais manifestée avec autant de vigueur (...), la chasse aux «rouges» va se déchaîner en hystérie. La situation [est] tragique». Malgré ce climat répressif, l’après-guerre sera marquée par le développement d’un groupe fortement inspiré par les idées libertaires : les automatistes. RéuniEs autour du peintre Paul-Émile Borduas, une quinzaine de jeunes artistes n’hésiteront pas à confronter le lourd climat clérical et fascisant qui marque cette période plutôt «sombre» de l’histoire québécoise.
Automatisme :genèse et développement
Si le mouvement automatiste prend véritablement son essor à partir de 1947, il faut remonter quelques années plus tôt pour en trouver la genèse. Paul-Émile Borduas est alors professeur à l’École du meuble, une institution d’enseignement publique chargée de former les artisans. Il y développe une pédagogie audacieuse, qui vise ni plus, ni moins à saper les fondements du conservatisme largement répandu dans les milieux institutionnels et artistiques québécois. C’est à l’occasion d’une exposition à Montréal qu’il rencontre un jeune étudiant de l’École des Beaux-Arts plein de talent, Pierre Gauvreau. Gauvreau lui présente rapidement plusieurs de ses amis qui remettent en cause l’enseignement transmis par l’École des Beaux-Arts: Fernand Leduc, Françoise Sullivan et les soeurs Renaud. Dans les mois qui suivent, Borduas fait la connaissance du frère de Pierre, Claude Gauvreau, à l’occasion d’une exposition de toiles «surréalistes» à Montréal. Cette même année, Borduas suit les travaux de Marcel Barbeau et de Jean-Paul Riopelle, tous deux étudiants à l’École du Meuble. Dès la fin de l’année 1942, un groupe commence à prendre forme autour de Borduas et fréquente assidûment son atelier. Ils seront peu à peu rejoints par Magdeleine Arbour, Marcel Barbeau, Bruno Cormier, Muriel Guilbault, Marcelle Ferron, Maurice Perron, Jean-Paul Mousseau et Françoise Riopelle. Des femmes, des hommes, pour la plupart assez jeunes. Des rebelles qui vont bientôt faire parler d’elles/d’eux.
Le groupe en devenir est largement influencé par les thèses surréalistes, tout particulièrement celles d’André Breton. Quel est cet esprit? «le surréalisme n’accepte l’oeuvre d’art qu’en autant qu’elle serve l’entreprise surréaliste de dénigrement du monde bourgeois, de dénonciation de ses valeurs (travail, famille, patrie) et de brouillage de ses catégories (haut/bas, raison/sentiment, bien/mal...)». Les automatistes combattent aussi «l’académisme», c’est-à-dire les formes d’expression artistique figées qui se butent à reproduire le plus fidèlement possible la réalité extérieure ou des recettes artistiques toutes faites, qui ne laissent place à aucune créativité ou spontanéité. L’automatisme «surrationnel» procède au contraire à l’exploration du sensible, du senti, des désirs, de l’imaginaire. Pour les automatistes, «les matériaux de l’acte créateur sont fournis exclusivement par le libre jeu de l’inconscient, mais il a lieu dans un état particulier d’émotion, d’inspiration pourrait-on dire et dans certains cas à mesure que l’oeuvre d’art se compose l’autocritique suit le geste intuitif, inconscient, qui fournit la matière à l’oeuvre et juge cette matière au fur et à mesure qu’elle apparaît. L’autocritique ne précède pas le geste, mais le suit» (Gauvreau, p. 126). Loin de simplement imiter les thèses surréalistes ou de se limiter à contresigner leurs déclarations, les automatistes définiront eux-mêmes/elles-mêmes les contours de leur engagement social, politique et culturel, en prise directe avec la société québécoise. Néanmoins, les débats qui ont lieu en Europe auront un impact sur les décisions prises ici.
Du politique
Paul-Émile Borduas (Photo: Alex Primeau.
Tout comme les surréalistes français, le groupe automatiste développe des liens avec différents courants politiques révolutionnaires. Leur soif de se libérer du carcan qui leur est imposé pousse le groupe à chercher des «alliés» dans la société québécoise. Un premier rapprochement s’effectue avec certains membres du Parti communiste (qui porte alors le nom de Parti ouvrier progressiste): «Nous avons des réunions régulières avec les chefs d’un parti ouvrier (dont Pierre Gélinas autrefois du Jour). Séances de films chez Borduas, collaboration au journal du parti, revue en perspective en février, exposition, location d’un local pour centre de la culture, etc. Mais il nous manque du temps pour peindre» écrit Fernand Leduc (Gagnon, p. 298). Les films en question sont tournés en Union Soviétique (et donc complètement interdit en salle au Québec). Alors que quelques membres du groupe souhaitent approfondir les liens avec le Parti communiste, d’autres sont plus réticents. C’est notamment le cas de Paul-Émile Borduas :
«Dans des notes personnelles prises en vue d’une entrevue au journal communiste québécois Combat, Borduas s’exprime en ces termes: «le marxisme nous a donné une explication rationnelle des mouvements de l’histoire». Il rejette la conception chrétienne d’une âme immortelle, pouvant vivre «sans corps». Mais il ajoute du même souffle «l’erreur des marxistes est qu’en supprimant l’âme, ils oublièrent aussi, dans l’enthousiasme, l’importance passionnelle [entendez l’importance de la passion]. L’homme sans corps (matière immatérielle) est inconcevable. La vie sans passion est inconcevable». (Gagnon, p. 305).
D’après Borduas, «la lutte des classes, qui doit de toute nécessité tenir compte des conditions économiques pour les transformer, est inconcevable sans la passion d’une plus grande liberté, sans la possibilité d’un espoir d’amélioration pour la classe opprimée». (Borduas, p.263)
Claude Gauvreau rapporte également cette anecdote : «Au cours d’une des réunions à caractère social, je me rappelle clairement d’une intervention de Borduas auprès d’un communiste tout ce qu’il y a de plus orthodoxe : «Peut-être ne vous rendez-vous pas compte que vous êtes trop à droite pour nous?» (Gauvreau, p.52)
À la même période, Jean-Paul Riopelle se rend en France. Il arrive au beau milieu d’une controverse qui déchire le mouvement surréaliste. Deux tendances s’affrontent, l’une soutenant le Parti communiste, l’autre s’en détachant à partir d’une critique révolutionnaire. Fernand Leduc participe à Paris à quelques rencontres d’un groupe «surréaliste révolutionnaire» pro-PCF s’opposant à Breton. Leduc se méfie des visées orthodoxes et conformistes de ce nouveau groupe. Après deux rencontres, il décide de ne plus participer au groupe en question.
De l’autre côté du spectre surréaliste, on retrouve le groupe Cause, anti-PCF et pro-Breton. C’est à ce collectif qu’on doit le manifeste «Rupture inaugurale», auquel Riopelle participe à la préparation avant de le signer. «Rupture inaugurale consacre la rupture des relations entre le Parti communiste et les surréalistes.» (Gagnon, p. 358). C’est un ami de Riopelle, Henri Pastoureau, qui en est l’auteur. En voici un extrait :
«Nous répétons ici que le Parti Communiste, en adoptant – pour les besoins mal conçus d’une lutte qu’il n’est plus désormais qualifié pour mener à bon terme – les méthodes et les armes de la bourgeoisie, commet une erreur fatale et non rachetable, erreur qui non seulement compromet chaque jour davantage les conquête de la classe ouvrière et diffère indéfiniment l’heure de la victoire décisive, mais fait éclater encore la complicité flagrante de ce Parti communiste avec ceux qu’il appelait, hier, ses ennemis de classe. Des procès de Moscou jusqu’au sabotage, en Espagne, de la guerre civile au profit de la bourgeoisie d’abord, du fascisme ensuite, la filiation est logique que prolongent les développements plus récents de la politique communiste» (Gagnon, p. 359)
André Breton apporte sa caution à ce réquisitoire anti-stalinien : «Dans Rupture Inaugurale, mes amis et moi avons refusé de nous laisser enserrer dans le faux dilemme de l’inefficacité ou de la compromission. Plus que jamais je crois à la nécessité de la transformation du monde dans le sens du rationnel (ou plus exactement du surrationnel) et du juste. Qu’un parti politique prétende monopoliser l’entreprise de cette transformation, ce n’est pas pour cela que j’accepterai de m’insérer dans son ordre idéologique qui se désagrège et d’en passer par ses moyens qui me répugnent. Je veux continuer à voir l’avenir de l’homme en clair et non dans la gigantesque ombre portée par cette casquette de bagne» (cité par Gagnon, p. 362),
Ce manifeste a une influence importante sur les automatistes, tant et si bien que certains pensent à le signer purement et simplement pour marquer la fin du rapprochement avec les communistes québécois. Riopelle, qui a contresigné «Rupture inaugurale», entre dans une polémique acerbe avec Pierre Gélinas, intellectuel attitré du Parti communiste. Dans une lettre qu’il fait parvenir au journal Combat le 15 décembre 1947, Riopelle écrit :
«Si je désapprouve les communistes, c’est que dans leur révolution, ils portent le moins possible atteinte à la morale actuelle, laquelle morale, tant qu’elle ne sera pas foulée aux pieds, restera le principal handicap à la libération totale de l’homme; je ne veux pas, dans ces lignes, faire le procès du communisme pour déterminer ses faiblesses, savoir si elles proviennent de l’application ou de la doctrine elle-même; il reste que je considère Marx et Engels comme les esprits les plus lucides de leur époque, même s’ils sont jusqu’à un certain point responsable de la dégénérescence actuelle du communisme; le monde, depuis, n’a pas fait un pas en avant dans la réalisation de la libération de l’homme, car l’obstacle qu’est la morale chrétienne n’a pas cédé; mais la puissance d’attaque est de beaucoup supérieure à ce qu’elle était à cette époque, grâce à la connaissance que nous ont apportée sur l’homme Freud, Breton, Mabille qui, pour aller vers demain, ne sont pas partis d’hier, mais d’aujourd’hui». (Riopelle, cité par Gagnon, p. 418-419).
Malgré ce qu’en pensent les communistes, qui jugent maintenant les automatistes comme de simples «révoltéEs de la toile», Riopelle défend avec vigueur la portée révolutionnaire de ses oeuvres. La révolution, pour Riopelle comme pour Borduas et Claude Gauvreau, doit toucher la totalité de l’expérience humaine au monde, y compris sa sensibilité et sa morale, pour espérer accoucher d’une nouvelle civilisation en mesure de répondre à leurs désirs de liberté. Une fois la rupture avec le Parti communiste consommée, c’est du côté des idées anarchistes que le groupe automatiste, à l’instar des surréalistes français, trouvera des affinités avec sa démarche.
La rencontre avec l’anarchisme
Divers indices nous laissent croire que les automatistes (du moins certainEs membres du groupe) ont peu à peu développé des affinités avec la pensée anarchiste. Ainsi, lors d’un passage à Paris, le peintre et sculpteur Jean-Paul Mousseau se rend dans une librairie anarchiste pour se procurer des ouvrages introuvables au Québec: «Nous lisions aussi (...) Bakounine (ou Pierre Kropotkine?), un anarchiste russe dont les positions nous semblaient très voisines des nôtres» (Gagnon, p. 429).
Mais c’est Claude Gauvreau qui nous permet de mieux comprendre l’évolution de la pensée politique du groupe. Dans un texte intitulé «L’épopée automatiste vue par un cyclope», Claude Gauvreau fait état des liens successifs entre le mouvement automatiste et les différents courants de pensée révolutionnaires. On comprend mieux comment s’est établie la relation avec le marxisme, puis avec l’anarchisme:
«Les assaillants de toutes espèces tentaient évidemment de réduire notre élan aux dimensions de leur façon de penser. Ce n’est pas d’hier qu’on a cherché à nous utiliser. Il y eut toujours des adeptes de la révolution politique autour de nous: ce furent tour à tour des staliniens, des trotskystes... et ce furent enfin des anarchistes quand Muriel entra en contact avec Alex Primeau, qui était alors chauffeur de taxi. Nous avons toujours été cependant soucieux de maintenir dégagée de toute servitude notre part du trésor poétique qui pouvait contribuer éventuellement au renouvellement absolu des sources émotives universelles. (...).» Et Gauvreau d’ajouter : «De tous ces courants de pensée économico-sociaux, c’est sans doute l’anarchisme qui m’apparut à moi le plus respirable. (...)». (Gauvreau,p. 52).
Qui est donc Alex Primeau? Alex Primeau est un jeune photographe qui correspond depuis le printemps 1947 avec l’anarchiste Émile Armand, l’éditeur de la revue «l’En dehors». Dans sa première lettre, Primeau écrit : «je suis intéressé au plus haut point à la philosophie exprimée dans cette merveilleuse revue. Votre anti-militarisme, votre anti-autoritarisme qui inclut l’anti-parlementarisme et toutes les idées émises dans cette revue intéresse au plus haut point mes légitimes aspirations à la culture humanitaire de l’anarchisme». Il est également abonné à quelques publications anarchistes et ultra-gauche françaises, dont «Le Libertaire», «L’Étincelle» et «L’Internationaliste», qu’il tente de diffuser au Québec. Avant de contacter Armand, Primeau a d’abord rencontré Paul Faure, l’un des principaux propagandistes des idées anarchistes pendant l’entre-deux guerre. Informé par Armand qu’il existe d’autres abonnéEs de «l’En Dehors» au Québec, il part à leur rencontre. Sur la dizaine de noms qu’Armand lui fourni, seule une poignée d’individus semblent prêts à s’organiser. Un groupe prend forme. Dans une autre lettre datée de janvier 1949, Primeau est un peu plus précis sur les liens qui unissent son «petit groupe» à d’autres collectifs, notamment aux États-Unis. En plus d’un «groupe d’étude sociale de Boston», Primeau mentionne qu’il a des contacts réguliers avec les membres du journal «Resistance», publié à New-York, et auquel collaborent plusieurs anarchistes de renom comme Paul Goodman (1911-1972). Primeau poursuivra pendant quelques années sa correspondance avec Armand. Il accompagnera aussi les automatistes dans leur parcours.
«La transformation continuelle»
Les premiers signes tangibles du rapprochement entre le groupe automatiste et les idées anarchistes se trouvent dans le texte «La transformation continuelle», rédigé par Borduas au cours de l’hiver 1947-1948, au moment même où Riopelle polémique avec les communistes : «Au sein du groupe un puissant besoin d’action, une grande inquiétude; faire le point s’impose. Il faut détruire les malentendus, ordonner dans l’unité les éléments contradictoires». Selon Gagnon et plusieurs autres, «La transformation continuelle» constitue le «premier jet» de ce qui allait devenir le manifeste du groupe automatiste: «Refus Global». (Gagnon, p. 421) En effet, certains thèmes y sont d’abord développés, notamment celui du désir de liberté associé à l’anarchie.
Dans «La transformation continuelle», Borduas définit d’entrée de jeu les contours de son projet de libération en le plaçant sur le terrain collectif : «il ne saurait y avoir de liberté pour un seul» (Borduas, p.156). Notre liberté et celle d’autrui sont irrémédiablement liées dans un nouveau projet de société : l’anarchie.
Borduas écrit:«l’orientation des désirs individuels, des désirs collectifs peut s’exprimer par l’espoir d’une parfaite liberté. Liberté de réaliser pleinement sa vie sensible, sa vie morale. Réalisation complète de l’homme dans la collectivité. Liberté de réaliser l’avènement humain. À l’occident de l’histoire se dresse l’anarchie, comme la seule forme sociale ouverte à la multitude des possibilités des réalisations individuelles. Nous croyons la conscience sociale susceptible pour qu’un jour l’homme puisse se gouverner sans police, sans gouvernement. Les services d’utilité publique devant suffire. Nous croyons la conscience sociale susceptible d’un développement suffisant pour qu’un jour l’homme puisse se gouverner dans l’ordre le plus spontané, le plus imprévu.» (Borduas, p. 157)
Malheureusement, nous explique Borduas, on ne peut espérer obtenir ce changement dans l’ordre social par enchantement. Il faudra lutter contre les cadres rigides de la société, au premier rang l’autorité de la morale chrétienne, de l’État et du Capital sur nos vies. C’est à l’issue de cette lutte contre que pourra s’épanouir l’anarchie:
«[sa] réalisation est continuellement retardée par les forces qui s’y opposent. Forces de l’ignorance, volontairement imposées, forces de la craintes de perdre une parcelle d’un bien déjà périmé, forces que procure « l’odieuse exploitation de l’homme par l’homme », forces d’oppositions centralisées dans relativement bien peu de mains. Toutes ces forces d’opposition à la marche en avant de la connaissance sensible de la foule, connaissance qui éclaire les objets de ses désirs, sont puissamment organisées dans les cadres actuels de la société. Ces cadres font l’impossible pour conserver chez les peuples, chez les individus, les espoirs anciens et les désirs périmés. Ils ne céderont ni leurs places ni leurs privilèges de gaieté de coeur. Privilèges et places qu’ils croient d’ailleurs mérités de toute éternité, ou par leur froide insensibilité. (...) Les cadres de la société tuent lentement la vie qu’ils exploitent. Ces cadres sont sans espoir. Ils seront brisés un jour dans une suprême tentative de délivrer les possibilités du lendemain. Ces cadres seront remplacés par d’autres qui céderont jusqu’à ce que l’homme ait conquis sa liberté entière. Alors l’anarchie s’opposera à toute utilisation de la vie» (p. 157-158)
Les moyens proposés pour effectuer le passage de la société actuelle à la société anarchiste restent encore plutôt flous dans «La transformation continuelle». À l’intérieur du groupe automatiste, il y a des divergences entre les tenants de «l’évolution» et ceux de la «révolution». Le débat se poursuivra jusqu’à la publication de «Refus Global»
«Refus Global»
Le 9 août 1948, le manifeste «Refus Global» est lancé à la Librairie Tranquille, située au 67, rue Ste-Catherine O. à Montréal. Tiré à 400 exemplaires, le recueil se vend plutôt bien. Son impact sera sans commune mesure avec le faible nombre de copies publiées.
«Refus Global» s’inscrit en droite ligne avec «La transformation continuelle», tant au plan des idées que du style choisi. Mais il est plus méticuleux, plus «punché» que le texte qui l’a précédé. Dans la première partie du manifeste automatiste, Borduas décrit la prise de conscience individuelle, puis collective, qui mène à la révolte contre la domination, tout particulièrement celle exercée par le clergé catholique. Ce processus de libération s’étend sur deux siècles et s’inscrit dans la continuité des luttes menées ailleurs dans le monde contre l’oppression. Borduas cite les révolutions françaises, la révolution russe, la révolution espagnole : «les splendides révolutions aux seins regorgeant de sève sont écrasées à mort après un court moment d’espoir délirant, dans le glissement à peine interrompu de l’irrémédiable descente» (p. 69). Il dénonce la complicité des riches et des puissants dans la répression de ces révoltes populaires et proclame la destruction prochaine de cette civilisation chrétienne qui écrase toutes les tentatives de vivre librement.
« Les événements déferleront sur les voraces, les repus, les luxueux, les calmes, les aveugles, les sourds. Ils seront culbutés sans merci (...). D’ici là notre devoir est simple. Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. Refus d’être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques et physiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendu, de la reconnaissance due. Refus d’un cantonnement dans la seule bourgade plastique, place fortifiée mais trop facile d’évitement. Refus de se taire, - faites de nous ce qui vous plaira mais vous devrez nous entendre- refus de la gloire, des honneurs (le premier consenti) : stigmates de la nuisance, de l’inconscience, de la servilité. Refus de toute intention, arme néfaste de raison,. À bas toutes deux, au second rang. (...) Nos passions façonnent spontanément, imprévisiblement, nécessairement, le futur».
Après avoir pourfendu la morale bourgeoise et chrétienne, Borduas règle « ses comptes » avec les staliniens avant d’amorcer la dernière partie de son texte, une conclusion à la fois poétique et politique où il déclare son incompatibilité avec les marchands d’art et de canons :
«Des gens aimables sourient au peu de succès monétaire de nos expositions collectives. Ils ont ainsi la charmante impression d’être les premiers à découvrir leur petite valeur marchande. Si nous tenons exposition sur exposition, ce n’est pas dans l’espoir naïf de faire fortune. Nous savons ceux qui possèdent aux antipodes d’où nous sommes. Ils ne sauraient impunément risquer ces contacts incendiaires. Dans le passé, des malentendus involontaires ont permis seuls de telles ventes. Nous croyons ce texte de nature à dissiper tous ceux de l’avenir.»
Puis vient la finale, qui est à la fois un appel à l’action et une ode à l’anarchie:
«Hier, nous étions seuls et indécis. Aujourd’hui un groupe existe aux ramifications profondes et courageuses; déjà elles débordent les frontières (...) Que ceux tentés par l’aventure se joignent à nous. Au terme imaginable, nous entrevoyons l’homme libéré de ses chaînes inutiles, réaliser dans l’ordre imprévu, nécessaire de la spontanéité, dans l’anarchie resplendissante, la plénitude de ses dons individuels. D’ici là, sans repos ni halte, en communauté de sentiment avec des assoiffés d’un mieux-être, sans crainte des longues échéances, dans l’encouragement ou la persécution, nous poursuivrons dans la joie notre sauvage besoin de libération.»
Polémique et répression
Le 2 septembre, moins d’un mois après sa parution, Paul-Émile Borduas est suspendu de ses fonctions de professeur à l’École du meuble où il enseigne depuis 11 ans. C’est le gouvernement de Maurice Duplessis qui a exigé et obtenu son congédiement pour «conduite et écrits incompatibles avec la fonction d’un professeur dans une institution d’enseignement de la province de Québec».
Même si il s’attendait à des représailles de la part de l’État, Borduas est tout de même ébranlé par la nouvelle de son congédiement. Il n’est pas le seul à avoir flairé un dénouement fâcheux. Marcelle Ferron prévient même son frère qu’elle s’attend à faire de la prison! Le manifeste a eu l’effet d’une bombe dans le petit monde des idées au Québec. Plusieurs critiques ne manquent pas de noter les références explicites à l’anarchisme, mais aussi (et surtout) l’attaque contre la toute puissante Église catholique romaine. C’est en définitive pour ce motif que Borduas est licencié. C’est aussi pour cette raison que ses appuis se font rares et plutôt timides, même dans les milieux traditionnellement opposés au régime Duplessis. Malgré quelques vives protestations, Borduas doit se rendre à l’évidence : non seulement la décision du gouvernement est irrémédiable, mais le groupe automatiste est plus que jamais isolé au sein de la société.
D’autres membres du groupe prennent des positions courageuses. Le 31 janvier, une lettre de Pierre Gauvreau est publiée dans la presse montréalaise. Il dénonce la loi du cadenas qui interdit toute forme de propagande communiste, mais qui dans les fait permet d’attaquer tout réfractaire à la loi et l’ordre. C’est notamment le cas du militant anarchiste Paul Faure. Ce dernier reçoit ainsi deux visites de la police en huit mois. On lui confisque sa bibliothèque. Heureusement, il a eu la bonne idées d’en cacher la majeure partie! L’article de Gauvreau provoque une vive réaction du juge Robert Cliche, qui conspue «l’esprit fasciste de la plupart des automatistes» dans une lettre adressée aux journaux le 14 février. Ce à quoi répond Claude Gauvreau, le 15 février, en disant: «la seule désignation permettant de rattacher partiellement Refus Global à une activité politique passée est le mot «anarchie», mot qui n’a rien de fasciste et qui est d’ailleurs employé dans un sens très générique». (Gagnon, p.. 576 à 579).
Cliche ne se laisse pas faire. Il écrit le 23 février 1949 «Les automatistes pratiquent une peinture essentiellement hermétique. C’est leur privilège. Mais en agissant ainsi, peuvent-ils se plaindre d’être incompris? L’idée de caste a toujours répugné aux peuples libres et pourtant les automatistes en ont formé une. On ne peut être admis dans leur cercle que par transmigration. (...) Si les automatistes étaient sincères avec leur doctrine prêchée, ne devraient-ils pas faire une peinture accessible? Ils se sont intitulés défenseurs des libertés populaires, et on s’étonne de trouver chez eux le culte d’une caste. Voilà qui sent bien le totalitarisme». Et Cliche de poursuivre: «Automatistes, vous dites: “Place aux mystères objectifs! Place à l’amour! Place aux nécessités!” (...) N’entendez-vous pas le peuple qui crie “Place au travail! Place aux réalités! Place à la vraie vie!”.»
Pierre Gauvreau lui répondra le 28 février :
«Oui, monsieur, nous sommes une caste, mais pas une caste de privilégiés comme vous le laissez entendre: une caste de réprouvés. Nous sommes une caste comme sont les Nègres de l’Alabama et de l’Union sud-africaine, comme les Intouchables de l’Inde et les Iroquois de l’histoire du chanoine Groulx. Nous sommes définitivement et à toutes fins pratiques mauvais. Mais cela nous flatte infiniment. Ce n’est pas notre faute si nous sommes inexploitables par les puissants du jour et ceux de demain.».
Ce ne sera pas la seule sortie publique des automatistes en cette année 1949. De février à juillet, les mineurs d’Asbestos et de Thetford Mines font la grève. 5000 ouvriers défient pendant plus de quatre mois leurs boss (les compagnies Canadian Johns-Manville, Asbestos Corporation, Flintkoke et Johnson). Un vaste mouvement de solidarité se met en branle. Les automatistes manifestent publiquement leur soutien aux grévistes dans une lettre envoyée aux quotidiens.
Pendant ce temps, certains repartent en Europe où les peintres automatistes participent à un nombre croissant d’expositions. C’est là-bas que Riopelle se lie d’amitié avec Benjamin Péret, un poète surréaliste très proche des thèses de l’ultra-gauche. Riopelle contribue au cinquième et dernier numéro de la revue Néon au mois d’avril. Ce numéro est dirigé par Jean-Louis Bédouin, André Breton et Benjamin Péret. C’est à cette période que Riopelle fait la connaissance de Simon Watson Taylor, un libertaire originaire de Grande-Bretagne qui traduira pour la première fois le «Refus Global» en anglais l’année suivante. Le 14 juin, un texte rédigé par Jean-Louis Bédouin et contresigné par Riopelle parait dans les pages du journal anarchiste français «Le Libertaire». L’époque est au rapprochement entre les surréalistes et le mouvement anarchiste. Celles et ceux qui restent au Canada sont témoins de nouveaux gestes d’intimidation. Parce qu’ils ont assisté à un vernissage automatiste à la librairie Tranquille, deux étudiants du Collège Sainte-Marie, André Goulet et de Georges Ouvrard, sont renvoyés de leur établissement. Ouvrard restera marqué par l’événement et deviendra un compagnon de route du mouvement libertaire jusqu’à sa mort au début des années ’90.
En guise de conclusion
Au terme des années ’40, le groupe automatiste se disloque peu à peu. Borduas va bientôt s’exiler, Riopelle passe de plus en plus de temps en Europe. Restent les plus jeunes, Claude Gauvreau en tête, pour poursuivre le travail de déconstruction au Québec. Rétrospectivement, Borduas développera une certaine amertume face à cette période. Il finira par douter de la justesse du message contenu dans ses écrits antérieurs. Questionné sur les liens entre l’automatisme et l’anarchisme, un proche du groupe, le communiste «conseilliste» Sam Abramovitch, met un bémol sur l’engagement de Borduas, qui s’efforça après son départ du Québec de faire rayonner son oeuvre plutôt que de poursuivre sur la lancée de «La transformation continuelle» et du «Refus global». L’un des rares à conserver la fougue révolutionnaire de cette période fut sans aucun doute Claude Gauvreau, poète maudit et lueur de folie dans la grande noirceur des années ’50.
Michel Nestor
Bibliographie:
Borduas, Paul-Émile (1997), Refus global et autres écrits, Éditions Typo, 301 p.
Gagnon, François-Marc (1998), Chronique du mouvement automatiste québécois, Lanctôt Éditeur, 1023 p.
Gauvreau, Claude (1996), Écrits sur l’art, Éditions de l’Hexagone, 410 p.
(Publié pour la première fois dans le numéro 5 de Ruptures, mai 2005)