lundi, février 11, 2013

Non, l’homosexualité n’est pas imposée aux Arabes par l’Occident

via communismeouvrier.wordpress.com

Article de Abdellah Taïa, écrivain marocain né à Rabat en 1973, publié par Rue 89 le 8 février 2013 :

Le paternalisme et l’ignorance ne sont pas venus cette fois de là où je les attendais.



Selon l’article de Street Press repris sur Rue89, les Indigènes de la République affirment que l’homosexualité, identité occidentale, n’est pas adaptée au monde arabe et africain. Et, par analogie, qu’elle n’est pas vraiment la bienvenue dans ce qu’on appelle, en France, « les quartiers populaires ».

Si on suit cette logique jusqu’au bout, le mariage pour tous n’est donc pas la priorité des priorités. Il ne serait même qu’une nouvelle offensive de « l’impérialisme gay » et du « monde blanc », qui veut imposer à la terre entière « l’universalisation de l’homosexualité ».


Moi, écrivain marocain homo, je suis choqué

Sans entrer dans l’analyse politique (assez facile à faire) de ces thèses, et de ce qui motive ces personnes à tenir de tels propos, je voudrais dire que moi, Abdellah Taïa, écrivain marocain homosexuel de 39 ans, vivant en France depuis 13 ans, je suis choqué et écœuré par ces paroles, ces dénégations. Par cette ignorance.

J’ai l’impression d’entendre des vieux Marocains attachés à un passé glorieux qui n’a jamais existé, à une identité fantasmée. Des membres de ma famille qui, une fois qu’ils m’ont bien insulté, me sortent l’argument majeur :

« L’homosexualité, ce n’est pas nous, ce n’est pas notre culture. Nous, nous sommes des musulmans. Des purs. Les autres ne connaissent pas Dieu. Ce sont des mécréants. »

Mais voilà : ce discours, qui mélange tout, le religieux comme le traditionnel, le racisme comme l’idéologie d’un autre temps, est complètement dépassé dans le monde arabe.

Des voix se battent pour nous faire exister

Au Maroc, au Liban, en Egypte et ailleurs, on a vu ces dernières années émerger des voix qui se battent pour faire exister les homosexuels arabes, les faire sortir de la honte où on les enferme, les protéger des lois injustes et des regards qui tuent.

Et ce ne sont pas seulement les associations arabes homosexuelles qui font ce travail. Les organisations des droits de l’Homme, notamment au Maroc, demandent la même chose : la reconnaissance des homosexuels comme individus, comme citoyens, et non comme des criminels.
Appeler à la liberté individuelle et sexuelle pour tous, hétérosexuels comme homosexuels. Installer enfin un espace où l’individu arabe peut se libérer du groupe, jouir pleinement de tous ses droits sans qu’on vienne lui rabâcher des discours traditionnels qui relèvent plus d’une identité rêvée que de la réalité.

Bien sûr, les gouvernements dans les pays arabes ne font absolument rien pour écouter, aider ces associations. Le changement des mentalités sur des sujets aussi importants est imposé souvent par des individus qui se sacrifient, qui sont maltraités et qui, pourtant, ne renoncent pas. La presse marocaine, ces dix dernières années, a joué un rôle formidable, courageux, pour accompagner ce mouvement, lui donner une crédibilité.

Participer à cette mission : libérer les homosexuels et, du même coup, tous les autres. J’ai pu, moi personnellement, parler de mon homosexualité au Maroc, donner des interviews et des conférences sur ce sujet. Tous mes livres, publiés aux Editions du Seuil, sont disponibles là-bas, certains traduits en arabe.

Cinq mensuels gays en arabe

Depuis le début du Printemps arabe, ce mouvement a même pris une ampleur inédite. On a vu sur Internet l’apparition d’autres associations gays. Les homosexuels arabes ont pris part à cette révolution qui, malgré les victoires électorales des partis islamistes, est en train de changer en profondeur la société et la pensée arabes.

Mieux : il existe maintenant au moins cinq mensuels gays en arabe : « Aswat » au Maroc, « Ihna » en Egypte, « My Kaly » en Jordanie et « Mawaleh » en Syrie. Ils sont tous disponibles sur Internet, librement. Ils sont tous dirigés par des jeunes arabes qui travaillent sérieusement à cette mission, changer le regard social et historique sur les homosexuels.

Des jeunes qui ont compris que la liberté ne viendra ni des sociétés conservatrices ni des pouvoirs qui, au même titre que les islamistes, instrumentalisent à longueur de journée l’islam pour asservir encore plus les Arabes.

Les exemples, pour montrer à quel point les Arabes sont en train en ce moment de travailler à la libération des individus (hétérosexuels comme homosexuels) et le dépassement de toutes les idéologies (y compris occidentales), sont très nombreux. Pour certains, tout cela est encore underground, timide, et ne représente rien au sein des sociétés arabes d’aujourd’hui.

Dès 747, des écrivains en ont parlé librement
 
J’ose, à travers ce papier, affirmer le contraire. J’ose rappeler l’histoire arabe où l’homosexualité n’a pas été toujours condamnée. Certains des plus grands auteurs arabes, Abou Nouass (747-815), Al-Jahiz (781-869), Ibn Arabi (1165-1240), Ibn Hazm (994-1064), en ont parlé librement. Leurs livres sont encore étudiés dans tout le monde arabe.

J’ose redire ceci, qui me paraît la preuve simple de ce que j’avance : il existe, depuis à peu près six ans, un mot arabe et neutre pour désigner l’homosexuel. Ce mot est très simple : « Mithly ». Il est aujourd’hui utilisé partout dans le monde arabe, dans la presse écrite comme à la télévision.

Alors, quand j’entends ce discours sur l’homosexualité venant des Indigènes de la République, je suis tout simplement meurtri. J’ai l’impression de faire une double peine. Surtout, et c’est cela le pire, je me retrouve encore une fois en France face à l’ignorance totale de ce qui se passe dans le monde arabe. Se fonder sur ces visions erronées pour imposer un discours sur « les quartiers populaires », et au passage exprimer une homophobie latente, me paraît à la fois triste et dangereux.

Le mariage pour tous est d’abord l’égalité pour tous. Tous les Français de toutes les origines. Qu’ils habitent à Gennevilliers ou à Saint-Germain-des-Prés. C’est cette évidence historique qu’on devrait retenir. Et non pas fantasmer de nouveau sur un passé depuis trop longtemps révolu et sur des identités qui relèvent tout simplement de la fiction.

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