jeudi, décembre 30, 2010

Un spectre hante le Québec*

Le traitement réservé à Québec solidaire en cette fin d’année est révélateur de l’enfermement idéologique dans lequel baigne notre société. Son programme n’est pourtant pas plus radical que celui du Parti québécois à ses débuts. Il ne remet pas en cause le marché, ni l’existence des classes sociales : il ne désire qu’une distribution plus juste de la richesse par le biais du jeu parlementaire, de l’État et de la loi. Pourtant, la droite québécoise affirme sans rougir que QS est un parti d’ « ultragauche » en « opposition radicale à la démocratie occidentale et à la civilisation » (Mathieu Bock-Côté), qu’Amir Khadir est un « radical fanatique » (Lysiane Gagnon) et qu’il met de l’avant un « agenda islamique (sic) caché » (Éric Duhaime).

Ces tenants de la « liberté » se rendent-ils comptent que ce sont eux qui s’en prennent aux droits démocratiques les plus élémentaires en tenant en tel discours ? Quel genre de démocratie considère que le boycottage est un mode d’action « extrémiste » et que la social-démocratie est non conforme avec la civilisation ? Sont-ils seulement conscients que leurs propos ne font que trahir leur propre extrémisme?

Afin de projeter une image du réel conforme à ses croyances, – et c’est ce qu’elle a fait cette année sur toutes les tribunes de la province – la droite se doit de donner à l’expérience humaine une image fausse, inversée. Ce reflet mystificateur est indispensable à la perpétuation du statu quo économique et politique. Sans ce voile, sans ce que Luc Boltanski appelle « l’Esprit du capitalisme », la droite se révélerait directement comme la représentante des riches et des puissants. Cette position, bien entendu, ne serait pas tenable.

Seul ce renversement mensonger, et sa réception positive dans la population, peut lui permettre d’asseoir sa légitimité. Ce discours inverse les rapports de force qui animent l’expérience humaine. C’est ainsi seulement que la droite peut affirmer qu’il est grand temps que le Québec « sépare l’État de la mosquée » (Éric Duhaime), que les « grands médias capitalistes » sont « a priori sympathiques à la cause anticapitaliste » (Mario Roy) et que le Conseil du patronat n’est pas « de droite » (Johanne Marcotte). C’est également à ce prix qu’on fait d’Israël et des États-Unis des victimes de ceux qui en critiquent la puissance.

Notre univers politique, comme dirait Herbert Marcuse, se referme sur lui-même. Il est clos. En dialogue avec elle même, la droite ne fait que répondre à l’écho de sa propre mystification. Personne dans l’espace public ne lui donne la réplique, sinon elle-même. C’est cet enfermement qui permet aux plus éminents porte-paroles de la droite économique et morale (Bouchard, Facal, Brassard) d'affirmer que le PQ est trop à gauche alors qu’ils en ont tenu la direction pendant de longues années; c’est seulement dans cet univers - comme ce fut le cas en octobre dernier - qu’on peut faire grand cas de sondage à propos d’un parti de droite qui n’existe pas; et c’est encore grâce à lui que la droite radicale a pu affirmer sur toutes les tribunes de la province qu’elle n’était pas entendue.

Loin d’assister à la fin des idéologies, nous sommes plutôt les témoins du triomphe absolu de la droite morale et économique. Sous les fausses apparences du spectacle démocratique se consolident différentes techniques d’aménagement permettant à la Loi divine, celle de l’accumulation de richesse, de proliférer. Plus personne dans l’espace public ne peut remettre en question les croyances qui donnent forme à la société marchande. Du centre-gauche à l’extrême-droite, des patrons aux grandes centrales syndicales, toute pensée respectable se doit d’être en accord avec l’« irrationnelle-rationalité » du processus d’accumulation capitaliste, qui n’est rien d’autre qu’un vaste mouvement infini vers le vide et la destruction.

* Titre original changé par Cyberpresse.

1 commentaire:

A. Franc-Shi a dit…

Superbe écriture, vous maniez le clavier à la perfection. ;) Ça fait du bien d'entendre un discours discordant dans le bassins idéologique dans lequel nous nous trouvons. Merci pour ce vent de fraicheur.

Nous avons fait la promotion de votre article sur notre blog et notre page FaceBook. Je pense que nous partageons les mêmes intérêts, en cela, j'ai écrit une réplique qui selon moi est complémentaire à la votre, la voici :

En fait, je pense que le centre du problème est que l'on ne fait qu'analyser le monde de façon bipolaire, entre droite et gauche. La réalité est que la situation est bien plus complexe. Nous avions écrit un texte sur notre blog à ce sujet qui se nomme "Pour se comprendre, il faut utiliser les mots justes: définitions indispensables à tout débat politique". Dans cet article, ce qui est important de comprendre, c'est que la sociale-démocratie est TOTALEMENT opposée au socialisme. Ce sont deux concepts antagonistes puisque le socialisme prône l'abolition de l'État, alors que la sociale-démocratie prône son renforcement pour répartir la richesse. La réalité est que l'être humain n'est pas plus libre s'il est entretenu par un État providence comme au Québec. Nous ne voulons pas être "entretenus", nous voulons participer librement! Le capitalisme ne prend pas en compte les libertés individuelles. Nous avons démontré dans notre article "Pourquoi combattre le capitalisme : Ce que les libertariens et la droite refusent d'admettre" que le capitalisme a tous les intérêts du monde à centraliser la richesse et donc les décisions. La sociale-démocratie, en acceptant passivement les dictas du capitalisme, démontrera inévitablement ses limites et donc encouragement le cynisme des populations. La seule gauche qui puisse subsister durablement, elle est OUVERTEMENT anti-capitaliste! Il ne faut pas miser sur la sociale-démocratie d'Amir Khadir pour nous sauver du pétrin historique dans lequel nous sommes.

Un seul type d'organisation peut venir à bout de nos chaînes. Il nous faut utiliser la même stratégie révolutionnaire qui fut utilisé lors de toutes les révolutions modernes depuis la commune de Paris de 1871 : les comités d'action par délégués révocables. Il ne faut pas miser sur l'État pour nous libérer, il faut recréer une nouvelle organisation démocratique, à l'image de la population, qui deviendra plus imposante que l'État québécois lui-même. Le principe des comités d'action est simple : chaque individu s'associe en groupe de 25 (par affinité, par idéologie, par amitié, par lien familiaux ou par simple contacte entre collègues de travail). Chaque groupe de 25 vote un délégué, qui est révocable à tout moment s'il ne fait pas l'affaire du comité (les 24 autres). Le nom de chaque individu doit être publique, ainsi que le délégué qui les représentes. Par la suite, lorsque 25 délégués se rencontreront, ils pourront élire à leur tour 1 "super-délégué" révocable parmi eux. Si une telle organisation se répand sur la planète, avec les 6 milliards d'habitants que nous sommes, nous aurons créé le premier gouvernement mondial de l'humanité, et ce, en seulement 6 paliers de gouvernance pyramidal. Le blog de RevolisationActu de Yanick Toutain a un excellent texte sur ce type d'organisation révolutionnaire.

Ne perdez plus de temps, rentabilisez les manifestations, au lieu de vous contenter de chialer. Pourquoi se contenter de manifestations où vous aurez 10 porte-paroles syndicaux qui viendront dire tour à tour leur beau discours, tous similaires? Pourquoi alors qu'il n'en faut qu'un seul pour dire à la foule : rassemblez-vous en groupe de 25 et nommez votre délégué! Les délégués pourront ensuite voter en commun des procédures à prendre pour les actions futures. Ce sera alors le début de l'assemblée populaire du Québec.

http://unionrevolte.blogspot.com